‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 151 sur 233 · LIVRE V. 33l · texte numérisé non relu

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peindre une femme ordinaire ; et à force de lui éle« ver rame j'ai troublé sa raison ; je me suis égaré moi-même. Revenons sur nos pas. Sophie n'a qu'un bon naturel dans une âme commune; tout ce qu'elle a de plus que les autres femmes est TefTet de son éducation.

J £ me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire , laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J'avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d*Émile , et à les élever Tun pour Tautre et l'un avec l'autre. Mais, en y réfléchissant, j'ai trouvé que tous ces arrangemens trop prématurés étoient mal entendus, et qu'il étoit absurde de desti* ner deux enfans à s'unir avant de pouvoir connoître si cette union étoit dans l'ordre de la nature , et s'ils auroient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civiL Dans le premier état, toutes les femmes conviennent à tous les hommes , parce que les uns et les autres n'ont encore que la forme primitive et commune ; dans le second , chaque caractère étant développé par les institutions sociales , et chaque esprit ayant reçu sa forme propre et déterminée , non de l'éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné

du naturel et de l'ëducation , on ne peut plus les assortir qu'en les présentant Tun à l'autre pour voir s'ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.

Le mal est qu'en développant les caractères l'état social distingue les rangs , et que l'un de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre , plus on distingue les conditions , plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis et tous les désordres qui en dérivent; d'où l'on voit, par une conséquence évidente , que plus on s'éloigne de l'égalité, plus les sentimens naturels s'altèrent ; plus l'intervalle des grands aux petits s'accroît , plus le lien conjugal se relâche ; plus il y a de riches et de pauvres , moins 1 y a de pères et de maris. Le maître ni l'esclave n'ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état

Voulez-vous prévenir les abus et foire d'heureux mariages, étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines , et consultez la nature. N'unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée, et qui ne se conviendront plus, cette condition venant à changer , mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu'ils se trouvent, dans quelque pays qu'ils habitent, dans quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifierens dans le mariage, mais je dis que l'influence des rapports natu-

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rels l'emporte tellement sur la leur , que c'est elle seule qui décide du sort de la vie, et qu'il y a telle convenance de goûts, d'humeurs, desentimens, de caractères, qui devroit engager un père sage, fût-il prince , fût-il monarque , à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnéte , fut-elle la fille du bourreau. Oui , je soutiens que , tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis , ils jouiront d'un plus vrai bonheur à pleurer ensemble, qu'ils n'en auroient dans toutes les fortunes de la terre , empoisonnées par la désunion des cœurs.

Au heu donc de destiner dès l'enfance une épouse à mon Emile , j'ai attendu de connoître celle qui lui convient. Ce n'est point moi qui fais cette destination , c'est la nature ; mon affaire est de trouver le choix qu'elle a fait. Mon alTaire , je dis la mienne et non celle du père ; car en me confiant son fils , il me cède sa place, il substitue mon droit au sien; c'est moi qui suis le vrai père d'Emile , c'est moi qui l'ai fait homme. Taurois refusé de l'élever si je n'avois pas été le maître de le marier à son choix , c'est-à-dire au mien. Il n'y a que le plaisir de faire un heureux qui puisse payer ce qu'il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.

Mais ne croyez pas non plus que j'aie attendu pour trouver Tépouse d'Emile que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n'est qu'un pré-

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texte pour lui faire connoitre les fiâbmes, afin qu'il sente le prix de celle qui lui convient. Dès longtemps Sophie est trouvée; peut-être Emile Ta-t-il dé\k vue ; mais il ne la reconnoîtra que quand il en sera temps.

Quoique Tëgalité des conditions ne soit pas néicessaire au mariage , quand cette égalité se joint aux autres convenances, elle leur donne un nouveau prix ; elle n'^itre en balance avec aucune , mais la fait pencher quand tout est égal.

Un homme , à moins qu'il ne soit monarque , ne peut pas chercher une femme dans tous les états ; car les préjugés qu'il n'aura pas il les trouvera dans les autres ; et telle fille lui conviendroit peut-être , • qu'il ne l'obtiendroit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent bomer les recherches d'un père judicieux. U ne doit point vouloir donner à son élève un établissement au-dessus de son rsmg, car cela ne dép^id pas de lui. Quand il le pouiToit y il ne devroit pas le vouloir encore ; car qu'importe le rang au jeune homme , du moins au mien? Et cependant, en montant , il s'expose à mille maux réels qu'il sentira toute sa vie. Je dis même qu'il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse et l'argent, parce que chacun des deux ajoute moins de prix à l'autre qu'il n'en reçoit d'altération; que de plus on ne s'accorde jamais sur l'estimation commune; qu'enfin la préférence que chacun donne à sa mise

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prépare la discorde entre deux familles, et souvent entre deux époux.

U est encore fort différait pour Tordre du ina^ liage que Thomme s'allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout*à-fait contraire à la raison; le second y est plus conforme. Comme la famille ne tient à la société que par son chef, c'est rétat de ce chef qui règle celui de la famille entière. X^uand il s'allie dans un rang plus bas , il ne descend point , il élève son épouse ; au contraire , en prenant une femme au-dessus de lui , il l'abaisse sans 3'élever. Ainsi , dans Le premier cas , il y a du bien «ans mal , et dans le second du mal sans bien. De plus , il est dans l'ordre de la nature que la femme obéisse à l'homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l'ordre naturel et l'ordre civil s'accordent, et tout VA bien. C'est le contraire quand, s'alliant au-dessus de lui , l'homme se met dans l'aU ternative de blesser son droit ou sa reconnoiasaoce, et d'être ingrat ou méprisé. Alors la femme , pré^ lendant à l'autorité, se rend le tyran de son chef;et le maître, devenu l'esclave, se trouve la plus ridicule et la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l'Asie honorent et tourmentent de leur alliance, et qui , dit-on, pourooucher avec leurs femmes, n'osent entrer dans le lit que par le pied.

Je m'attends que beaucoup de lecteurs, se souvenant que je donne à la femme un talent naturel

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pour gouverner l'homme , m'accuseront ici de con-» tradiction : ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le droit de commander y et gouverner celui qui commande. L'empire de la femme est un empire de douceur, d'adresse et de complaisance; ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans l'état, en se faisant commander ce qu'elle veut Êiire. En ce sens il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d'autorité. Mais quand elle méconnoîtlavoix du chef, qu'elle veut usurper ses droits, et commander elle-même, il ne résulte jamais de ce désordre que misère , scandale , et déshonneur.

Reste le choix entre ses égales et ses inférieures : et je crois qu'il y a encore quelque restriction à faire pour ces dernières ; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d'un honnête homme : non qu'on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers, mais parce qu'on y a peu d'idée de ce qui est beau et honnête, et que l'injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.

Naturellement l'homme ne pense guère. Penser est un art qu'il apprend comme tous les autres , et même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées : Tune des gens qui pensent , l'autre des gens qui ne pea*

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sent point ; et celte diff^érence vient presque uniquement de réducation. Uii homme de la première de ces deux classes ne doit point s'atlîer dans Tautre ; car le plus grand charme de ia société macaque à la sienne lorsque ayant une femme il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intér^ ^ et tout leur esprit semble être ^u bout de leurs bras. €ette ignorance ne vi%iit ni à ia probité ni aux fnœurs ; souvent même ^le y sert ; souvei^t on compose avec ses devoirs à force d'y réfléchir , <et Ton finit par mettre un jargon à la place des choses. La oonscteiice est le plus éclairé des philosophes :on n'a pas besoin de savoir les offices de Cicéron pour être homme de bien ; et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que €''es^ qu'honnêteté. Mais il n'en est pas moins vrai ^'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable ; et c'est une triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison , d'être forcé de s'y renfermer en lui-même , et de ne pouvoir s'y faire entendre à personne.

D^aiHeurs comment une femme qui n'a nulle habitude <le réfléchir élévera-4-elle ses en&ns? comment Jiscemera-t-^lle ce qui leur convient? comment les disposera-t-elle «rtix v««tïis qu'elle ne connoit pas, au mérite dont elle n^â luiUe idée? Elle ne saura que les fiatter ou les ntenacar, les rendre insolens ou craintif ; elle en fera des singes ma- IX. aa

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niërés ou d'étourdis polissons , jamais de bons esprits ni des enfans aimables.

Il ne convient donc pas à un homme qui a de réducation de prendre une femme qui n'en ait point, ni par conséquent dans un rang où Ton ne saurait en avoir. Mais j'aimerois encore cent fois mieux, une fille simple et grossièrement élevée, qu'une fille savante et. bel esprit qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se feroit la présidente. Une femme- bel esprit est le fléau de son mari , de ses enfans , de ses amis , de ses valets , de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de l'Enclos. Au dehors elle est toujours ridicule et très-justement critiquée, parce qu'on ne peut manquer de l'être aussitôt qu'on sort de son état et qu'on n'est point fait pour celui qu'on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talens n'en imposent jamais qu'aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent; on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret Ijeurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d'une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talens, sa prétention les aviliroit. Sa dignité est d'être ignorée; sa gloire est dans l'estime de son mari ; ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteur, je m'en rapporte à vous-même; soyez de

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