LIVRE, V
bonne foi : lequel vous donne meilleure opinion d'une femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, delà voir occupée des travaux de son sexe , des soins de son ménage , environnée des bardes de ses enfans , ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes et de petits billets peints de toutes les couleurs ? Toute fille lettrée restera fille toute sa vie , quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre :
Quarts cur noUm te ducere, GaliaP dtserta es, (i)
Après ces considérations vient celle de la figure ; c'est la première qui frappe et la dernière qu'on doit faire, mais encore ne la faut-il pas compter pour rien. La grande beauté me paroît plutôt à fuir qu'à rechercher dans le mariage. La beauté s'use promptement par la possession ; au bout de six semaines elle n'est plus rien pour le possesseur , mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange , son mari est le plus malheureux des hommes ; et quand elle seroit un ange , comment empêchera-t-elle qu'il ne soit sans cesse entouré d'ennemis ? Si l'extrême laideur n'étoit pas dégoûtante , je la préférerois à l'extrême beauté ; car en peu de temps l'une et l'autre étant nulle pour le mari , la beauté devient un inconvénient et la lai-
(i) Martial, XI, ao.
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deur un avantage. Mais la laideur (}ui produit lë dé* goût est le plus grand des »laIheu^s; ce ^ntiinènt, loin de s'ef&cèr y augmetitè sans cessé el se tourna en haine. C'est un enfer ({u'ùfi p^Eireil Mariage; il vaudroit mieux Àre morts qu'unis ainsi.
Désirée en tout la médiocrité sans en excepter la beauté même. Une figure agréable et préveïiattle , qui n'inspire pas l'amour mais là bienveillaùce , est ce qu'on doit préférer; elle est sans préjudice pour le mari, et l'avantage en tourne au profit commun. Les grâces ne s'usent pas comme la beauté; elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse, et, au bout de trente ans de mariage, une honnie femme avec des grèceB pkitt à son tnari comme le premier jour.
Telles sont les reflétions qui m'ont déterminé dans le choix de Sophie. Élève de la nature ainsi qu'Emile, elle est faite pour lui plus Qu'aucune autre ; elle sera la femme de l'homme. Elle est son égaie par la naissance et par te mérite, son inférieure par la fortune. Elle n'enchante pas au premier coup d'oeil , mais elle plaît eliâq«re jour davantage. Son plus grand charme n'agit que par dfegréë; il ne se déploie que dans l'intimité du commerce; et son mari le sentira plus que personne au monde. Son éducation n'est ni brilïante ni négligée ; elle a du goât sans étude, des ta^ lens sans art, du jugement sans connoi^sances. Son esprit «e sait pas , mais il est cultivé pour apprendre; c'est une terre bien préparée qui n'attend que le