LIVRE V
secret de les perdre ainsi , et qui s'éloigne exprès de ses affaires pour s'occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu'il y met de plus , et dont autrement il ne sauroit que faire ; ou bien , au con* traire , il court pour courir , et vient en poste sans autre objet que de retourner de même. Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature ? Pour* quoi vous plaindre que la vie est courte , puisqu'elle ne l'est pas encore assez à votre gré ? S'il est un seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s'écoule , celui-là ne l'estimera point trop courte ; vivre et jouir seront pour lui la même chose ; et , dût - il mourir jeune , il ne mourra que rassasié de jours. O
Quand je n'aurois que cet avantage dans ma méthode 9 par cela seul il la faudroit préférer à toute autre. Je n'ai point élevé mon Emile pour désirer ni pour attendre, mais pour jouir; et quand il porte ses désirs au-delà du présent, ce n'est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de désirer , mais de celui d'aller à l'objet qu'il désire ; et ses passions sont tellement modérées y qu'il est toujours plus où il est qu'où il sera.
(*) « Qui nuUum non. tempus in usas suos confort,,,,, nec optât crasti" num nec timet, Quantuhcumque itaque abundè sufficiet, et ideb quandb* cumque ultimus dies 'venerit, nçn cunctabitur sapiens ire ad mortem, * SjsssG. , de Brey. yit. y cap. 7 et 11.
Nous ne voyageons donc point en courriers y mais en Toyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux- termes , mais à i'intervaUe qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis et comme emprisonna dans une petite cage bien fermée. Noias ne voyageons point dans la mollesse et dans le repos des femmes. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des' objets qui nous environnent , ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous pUk. Énûte n'entra jamais dans une chaise de poste y el ne court guère en poste s'il n'est pressé. Mais de quoi jamais Emile peut-il être pressé ? D'une seule chose , de jouir de la vie. Ajouterai-je et de Êiire du bien quand il le peut ? Non , car cela même est jouir de la vie. (*)
Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval ; c'est d'aller à pied. On part à son moment , on s'arrête à sa volonté , on fait tant et si peu d'exerciee qu'on veut. Oto observe tout le pays ; on se détourne à droite , à gau* che ; on examine tout ce cpii nous flatte; on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois^je une rivière, je
(*) « Le voyager me semble nn exercice proufîtable S'U fait
itië à droite, je prends à gauche. Ai-je laissé quelque chose dcr- "«»« ""^^y» j'y retourne; c'ert tovjovrs moB ehemÎB.... La pkispart ne prenncBft Fattcr q«e pour le Tenir; ils voyagent conrerts et resserrés d*une pmdcnce tacitorne et i&eoBMQ«iiciâ>le, se deffendants de la contagion d'un air incogneu. » Moktaigite, Liy. hi, ch. 9.