‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 16 sur 233 · LIVRE IV. 3f · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 3f

qui seroient plus aisés à réfuter s'ils avoient un peu plus de sens. Car , ou le mouvement de la matière lui vient d'elle-même , et alors il lui est essentiel , ou s'il lui vient d'une cause étrangère , il n'est nécessaire à la matière qu'autant que la cause motrice agit sur elle : nous rentrons dans la première difficulté.

Les idées générales et abstraites sont la source des plus grandes erreurs des hommes ; jamais le jargon de la métaphysique n'a fait découvrir une seule vérité , et il a rempli la philosophie d'absurdités dont on a honte, sitôt qu'on les dépouille de leurs grands mots. Dites-moi y mon ami , si quand on vous parle d'une force aveugle répandue dans toute la nature , on porte quelque véritable idée à votre esprit. On croit dire quelque chose par ces mots vagues de/brce unwerseUe^ de mouvement nécessaire ^ et l'on ne dit rien du tout. L'idée du mouvement n'est autre chose que l'idée du transport d'un lieu à un autre : il n'y a point de mouvement sans quelque direction ; car un être individuel ne sauroit se mouvoir à la fois dans tous les sens. Dans quel sens donc la matière se meut« elle nécessairement? Toute la matière en corps at-elle un mouvement uniforme , ou chaque atome a-t-il son mouvement propre? Selon la première idée , Tunivers entier doit former une masse solide et indivisible ; selon la seconde , il ne doit former qu'un fluide épars et incohérent , sans qu'il soit jamais possible que deux atomes se réunissent. Sur quelle direction se fera ce mouvement commun de

toute la matière? Sera-ce en droite ligne ou ciricu* lairement, en haut ou en bas, à droite ou à gauche? Si chaque molécule de matière a sa direction parti* culière, quelles seront les causes de toutes ces directions et de toutes ces différences ? Si chaque atome ou molécule de matière ne faisoit que tourner sur son propre centre , jamais rien ne sortiroit de sa place , et il n'y auroit point de mouvement commu-^niqué ; encore même faudroit-il que ce mouvement circulaire fût déterminé dans quelque sens. Donner à la matière le mouvement par abstraction , c'est dire des mots qui ne signifient rien ; et lui donner un mouyement déterminé , c'est supposer une cause qui le détermine. Plus je multiplie les forces particulières , plus j'ai de nouvelles causes à expliquer, sans jamais trouver aucun agent commun qui les dirige. Loin dô pouvoir imaginer aucun ordre dans le concours fortuit des élémens, je n'en puis pas même imaginer le combat , et le chaos de Tunivers m'est plus inconcevable que son harmonie. Je comprends que le mécanisme du monde peut n'être pas intelligible à l'esprit humain ; mais sitôt qu'un homme se mêle de l'expliquer, il doit dire des choses que les hommes entendent.

Si la matière mue me montre une volonté , la matière mue selon de certaines lois me montre une intelligence : c'est mon second article de foi. Agir, comparer, choisir, sont les opérations d'un être actif et pensant : donc cet être existe. Où le voyez -vous exister? m'allez-vous dire. Non- seulement dans les

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