LIVRE V
une pareille soirée ne se passe pas toute à dormir. Quoi donc ! la seule conformité d'un nom doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme sage ? N'y at-il qu'une Sophie au monde? Se ressemblent - elles toutes d'âme comme de nom ? Toutes celles qu'il verra sont-elles la sienne? Est-il fou de se passionner ainsi pour une inconnue à laquelle il n'a jamais parié? Attendez, jeune homme, examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes ; et, à vous entendre , on vous croiroit déjà dans votre maison.
Ce n'est pas le temps des leçons , et celles - ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie par le désir de justifier son penchant. Ce rapport des noms, cette rencontre qu'il croit fortuite, ma réserve même , ne font qu'irriter sa vivacité : déjà Sophie lui parolt trop estimable pour qu'il ne soit pas sûr de me la faire aimer.
Le matin , je me doute bien que , dans son mauvais habit de voyage , Emile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n*y manque pas : maiâ je ris de son empressement à s'accommoder du linge de la maison. Je pénètre sa pensée ; j'y lis avec plaisir qu'il cherche, en se préparant des restitutions, des échanges , à s'établir une espèce de correspondance qui le mette en droit d'y renvoyer et d'y revenir.
Je m'étois attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté : je me suis trompé. Celte
vulgaire coquetterie est bonne pour ceux à qui Ton ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus raffinée; elle a bien d'autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille , et même plus négligemment, quoique avec une propreté toujours scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie dans cette négligence que parce que j'y vois de TafFectation. Sophie sait bien qu'une parure plus recherchée est une déclaration; mais elle ne sait pas qu'une parure plus négligée en est une autre ; elle montre qu'on ne se contente pas de plaire par l'ajustement , qu'on veut plaire aussi par la personne. Eh! qu'importe à l'amant comme on soit mise , pourvu qu'il voie qu'on s'occupe de lui? Déjà sûre de son empire , Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d'Emile, si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu'il les voie, elle veut qu'il les suppose. N'en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste ?
Il est à croire que, durant nos entretiens de cette nuit , Sophie et sa mère n'ont pas non plus resté muettes ; il y a eu des aveux arrachés , des instructions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n'y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus ; ils ne se sont pas dit encore un seul mot, et déjà l'on voit qu'ils s'entendent. Leur abord n'est pas familier; il est embarrassé, timide; ils ne se parlent point; leurs yeux baissés semblent s'éviter, et cela même est un signe d'intelligence : ils