‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 162 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

s^évitent , mais de concert : ils sentent déjà le besoin du mystère avant de s'être rien dit. En partant nous demandons la permission de venir nous-mêmes rap* porter ce que nous emportons. La bouche d'Emile demande cette permission au père, à la mère, tandis que ses yeux inquiets, tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien , ne fait aucun signe , ne paroît rien voir, rien entendre; mais elle rougit; et cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parens.

On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable ; on donne le couvert à des passans embarrassés de leur gîte, mais il n'est pas décent qu'un amant couche dans la maison de sa maîtresse.

A peine sommes-nous hors de cette maison chérie , qu'Emile songe à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine lui semble déjà trop éloignée ; il voudroit coucher dans les fossés du château. Jeune étourdi ! lui dis -je d'un ton de pitié , quoi ! déjà la passion vous aveugle ! Vous ne voyez déjà plus ni les bienséances ni la raison ! Malheureux ! Vous croyez aimer, et vous voulez déshonorer votre maîtresse! Que dira-t-on d'elle quand on saura qu'un jeune homme qui sort de sa maison couche aux environs? Vous l'aimez , dites-vous! Est-ce donc à vous de la perdre de réputation? Est-ce là le prix de l'hospitalité que ses parens vous ont accordée? Ferez-vous l'opprobre de celle dont vous attendez votre bon-

heur ? Eh ! qu'importent , répond-il avec vivacité , les vains discours des hommes et leurs injustes soupçons? Ne ra'avez-vous pas appris vous-même à n en faire aucun cas? Qui sait mieux que moi combien j'honore Sophie, combien je la veux respecter? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d'elle. Quand mon cœur et mes soins lui rendront partout Thommage qu'elle mérite , en quoi puis-je l'outrager? Cher Emile, reprends-je en l'embrassant , vous raisonnez pour vous : apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez point l'honneur d'un sexe à celui de l'autre : ils ont des principes tout différens. Ces principes sont également solides et raisonnables , parce qu'ils dérivent également de la nature , et que la même vertu qui vous fait mépri* ser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul , et le sien dépend d'autrui. Le négliger seroit blesser le vôtre même; et vous ne vous rendez point ce que vous vous devez, si vous êtes cause qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû.

Alors, lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il y auroit à vouloir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu'il sera l'époux de Sophie , elle dont il ignore les sentimens , elle dont le cœur ou les parens ont peut-être des engagemens antérieurs, elle qu'il ne connoît point, et qui n'a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage lieureux? Ignore-t-il

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