LIVRE V
que tout scandale est pour une fille une tache indélébile, que n'efface pas même son mariage avec celui qui Ta causé ? Eh! quel est Thomme sensible qui veut perdre celle qu'il aime? Quel est l'honnête homme qui veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu ?
Le jeune homme, effrayé des conséquences que je lui fais envisager, toujours extrême dans ses idées, croit déjà n'être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus promptement ; il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés ; il sacrifieroit mille fois son bonheur à l'honneur de celle qu'il aime; il aimeroit mieux ne la revoir de sa vie , que de lui causer un seul déplaisir. C'est le premier fruit des soins que j'ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.
U s'agit donc de trouver un asile éloigné , mais à portée. Nous cherchons , nous nous informons : nous apprenons qu'à deux grandes lieues est une ville; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches où notre séjour deviendroit suspect. C'est là qu'arrive enSn le nouvel amant, plein d'amour, d'espoir, de joie, et surtout de bons sentimens; et voilà comment, dirigeant peu à peu sa passion naissante vers ce qui est bon et honnête , je dispose insensiblement tous ses penchans à prendre le même pli.
J'approche du terme de ma carrière ; je l'aperçois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont
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vaincues , tous les grands obstacles sont surmontés ; il ne me reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l'incertitude de la vie humaine , évitons surtout la fausse prudence d'immoler le présent à l'avenir ; c'est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l'homme heureux dans tous les âges, de peur qu'après bien des soins il ne meure avant de l'avoir été. Or , s'il est un temps pour jouir de la vie, c'est assurément la fin de l'adolescence , oïl les facultés du corps et de l'âme ont acquis leur plus grande vigueur, et où l'homme, au milieu de sa course , voit de plus loin les deux termes qui lui en font sentir la brièveté. Si l'imprudente jeunesse se trompe, ce n'est pas en ce qu'elle veut jouir, c'est en ce qu'elle cherche la jouissance où elle n'est point , et qu'en s'apprétant un avenir misérable elle ne sait pas même use^ du moment présent.
Considérez mon Emile , à vingt ans passés , bien formé, bien constitué d'esprit et de corps, fort , sain, dispos , adroit , robuste , plein de sens , de raison , de bonté, d'humanité, ayant des mœurs, du goût, aimant le beau , faisant le bien , libre de l'empire des passions cruelles , exempt du joug de l'opinion , mais soumis à la loi de la sagesse , et docile à la voix de l'amitié , possédant tous les talens utiles , et plusieurs talens agréables, se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras , et n'ayant pas peur de manquer de pain , quoi qu'il arrive. Le voilà main-