‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 170 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

et généreux , forcez*la d'oublier vos richesses. Aimezla , servez-la , servez ses respectables parens. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas Teffet d'une passion folle et passagère, mais des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune : c'est le seul moyen de le réconcilier avec le mérite qu'elle a Êivorisé.

On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme , combien il lui rend de confiance et d'espoir , combien son honnête cœur se félicite d'avoir à faire , pour plaire à Sophie , tout ce qu'il feroit de lui-même quand Sophie n'existeroit pas , ou qu'il ne seroit pas amoureux d'elle. Pour peu qu'on ait compris son caractère , qui estce qui n'imaginera pas sa conduite en cette occasion?

Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours ! Bel emploi pour un gouverneur ! Si beau que je ne fis de ma vie rien qui m'élevât tant à mes propres yeux , et qui me rendît si content de moi-même. Au reste, cet emploi ne laisse pas d'avoir ses agrémens : je ne. suis pas mal venu dans la maison; l'on s'y fie à moi du soin d'y tenir les amans dans l'ordre : Emile , toujours tremblant de me déplaire , ne fut jamais si docile. La petite personne m'accable d'amitiés dont je ne suis pas la dupe , et dont je ne prends pour moi que ce qui m'en revient. C'est ainsi qu'elle se

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dédommage indirectement du respect dans lequel elle tient Emile. Elle lui fait en moi mille tendres caresses , qu'elle aimeroit mieux mourir que de lui faire à lui-même ; et lui qui sait que je ne veux pas nuire à ses intérêts, est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade et que c'est pour lui préférer le mien. Il s'éloigne sans murmure en me serrant la main , et me disant tout bas de la voix et de l'œil : Ami, parlez pour moi. Il nous suit des yeux avec intérêt : il tâche de lire nos sent imens sur nos visages, et d'interpréter nos discours par nos gestes; il sait que rien de ce qui se dit entre nous ne lui est indifférent. Bonne Sophie, combien votre cœur sincère est à son aise , quand , sans être entendue de Télémaque , vous pouvez vous entretenir avec son Mentor! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s'y passe ! Avec quel plaisir vous lui montrez toute votre estime pour son élève! Avec quelle ingénuité touchante vous lui laissez pénétrer des sentimens plus doux! Avec quelle feinte colère vous renvoyez l'importun quand l'impatience le force à vous interrompre ! Avec quel charmant dépit vous lui reprochez son indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui , d'en entendre , et de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raison de l'aimer!

Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré , Emile en fait valoir tous les droits ; il parle ,

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