LIVRE T
il presse , il sollicite , il importune. Qu^on lui parle durement , qu'on le maltraite , peu lui importe pourvu qu'il se fasse écouter. Enfin il obtient , non sans peine , que Sophie de son côté veuille bien prendre ouverte* ment sur lui lautorité d'une maîtresse , qu'elle lui prescrive ce qu'il doit faire , qu'elle commande au lieu de prier, qu'elle accepte au lieu de remercier, qu'elle règle le nombre et le temps des visites , qu'elle lui défende de venir jusqu'à tel jour et de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait point par jeu , mais très-sérieusement ; et si elle accepta ces droits avec peine , elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Emile au regret de les lui avoir donnés. Mais, quoi qu'elle ordonne , il ne réplique point ; et souvent-, en partant pour obéir, il me regarde avec des yeux pleins de joie qui me disent : Vous voyez qu'elle a pris possession de moi. Cependant l'orgueil* leuse l'observe en dessous , et sourit en secret de la fierté de son esclave.
Albane et Raphaël , prétez-moi le pinceau de la volupté ! Divin Milton , apprends à ma plume grossière à décrire les plaisirs de l'amour et de l'innocence ! Mais non , cachez vos arts mensongers devant la sainte vérité de la nature. Ayez seulement des cœurs sensibles, des âmes honnêtes ; puis laissez errer votre imagination sans contrainte sur les transports de deux jeunes amans , qui , sous les yeux de leurs parenset de leurs guides , se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte, et, dans l'ivresse
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des désirs , s'avançant lentement vers le terme , entrelacent de fleurs et de guirlandes Theureux lien qui doit les unir jusqu'au tombeau. Tant d'images charmantes m'enivrent moi-même ; je les rassemble sans ordre et sans suite ; le délire qu'elles me causent m'empêche de les lier. Oh ! qui est-ce qui a un cœur, et qui ne saura pas faire en lui-même le tableau délicieux des situations diverses du père , de la mère , de la fille , du gouverneur, de l'élève , et du concours des uns et des autres à l'union du plus charmant couple dont l'amour et la vertu puissent faire le bonheur?
C'est à présent que , devenu véritablement empressé de plaire , Emile commence à sentir le prix des talens agréables qu'il s'est donnés. Sophie aime à chanter, il chante avec elle; il fait plus, il lui apprend la musique. Elle est vive et légère , elle aime à sauter , il danse avec elle ; il change ses sauts en pas , il la perfectionne. Ces leçons sont charmantes , la gaîté folâtre les anime , elle adoucit le timide respect de l'amour : il est permis à un amant de donner ces leçons avec volupté ; il est permis d'être le maître de sa maîtresse.
On a un vieux clavecin tout dérangé ; Emile l'accommode et l'accorde , il est facteur, il est luthier aussi-bien que menuisier; il eut toujours pour maxime d'apprendre à se passer du secours d'autrui dans tout ce qu'il pouvoit faire lui-même. La maison est dans une situation pittoresque , il en tire différentes