LIVRE
Tues auxquelles Sophie a quelquefois mis la main et dont elle orne le cabinet de son père. Les cadres n'en sont point dorés et n'ont pas besoin de l'être. En voyant dessiner Emile , en l'imitant , elle se perfectionne à son exemple, elle cultive tous les talens, et son charme les embellit tous. Son père et sa mèrese rappellent leur ancienne opulence en revoyant briller autour d'eux les beaux-arts, qui seuls la leur rendoient chère ; l'amour a paré toute leur maison ; lui seul y fait régner sans frais et sans peine les mêmes plaisirs qu'ils n'y rassembloient autrefois qu'à force d'argent et d'ennui.
Comme l'idolâtre enrichit des trésors qu'il estime l'objet de son culte et pare sur l'autel le dieu qu'il adore , l'amant a beau voir sa maîtresse parfaite , il lui veut sans cesse ajouter de nouveaux ornemens. Elle n'en a pas besoin pour lui plaire ; mais il a besoin lui de la parer : c'est un nouvel hommage qu'il croit lui rendre , c'est un nouvel intérêt qu'il donne au plaisir de la contempler. Il lui semble que rien de beau n'est à sa place quand il n'orne pas la suprême beauté. C'est un spectacle à la fois touchant et risible , de voir Emile empressé d'apprendre à Sophie tout ce qu'il sait , sans consulter si ce qu'il lui veut apprendre est de son goût ou lui convient. Il lui parle de tout y il lui explique tout avec un empressement puéril ; il croit qu'il n'a qu'à dire , et qu'à l'instant elle l'entendra : il se figure d'avance le plaisir qu'il aura de raisonner, de philosopher avec
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elle ; il regarde comme inutile toat l'acquis qu'il ne peut point étaler à ses yeux : il rougit presque de savoir quelque chose qu'elle ne sait pas.
Le voilà donc lui donnant leçon de philosophie , de physique , de mathématiques, d'histoire , de tout en un mot. Sophie s^e prête avec plaisir à son zèle , et tache d'en profiter. Quand il peut obtenir de donner ses leçons à genoux devant elle , qu'Emile est content ! Il croit voir les cieux ouverts. Cependant cette situation, plus gênante pour l'écolière que pour le maître , n'est pas la plus favorable à l'instruction. L'on ne sait pas trop alors que faire de ses yeux pour éviter ceux qui les poursuivent, et quand ils se rencontrent la leçon n'en va pas mieux.
L^art de penser n'est pas étranger aux femmes, mais elles ne doivent faire qu'effleurer les sciences de raisonnement. Sophie conçoit tout et ne retient pas grand'chose. Ses plus grands progrès sont dans la morale et les choses de goût ; pour la physique , elle n'en retient que quelque idée des lois générales et du système du monde. Quelquefois, dans leurs promenades, en contemplant les merveilles de la nature , leurs cœurs innocens et purs osent s'élever jusqu'à son auteur : ils ne craignent pas sa présence , ils s'épanchent conjointement devant lui.
Quoi ! deux amans dans la fleur de l'âge emploient leur tête-à-tête à parler de. religion! Ils passent leur temps à dire leur catéchisme ! Que sert d'avilir ce