LIVRE V
qui est sublime ? Oui , sans doute, ils le disent dans l'illusion qui les charme : ils se voient parfaits , ils s'aiment , ils s'entretiennent avec enthousiasme de ce qui donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu'ils lui font la leur rendent chère. Dans des transports qu'il faut vaincre , ils versent quelquefois ensemble des larmes plus pures que la rosée du ciel , et ces douces larmes font l'enchantement de leur vie ; ils sont dans le plus charmant délire qu'aient jamais éprouvé des âmes humaines. Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur et les honorent à leurs pro* près yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels , corps sans âmes y ils connoitront un jour vos plaisirs , et regretteront toute leur vie l'heureux temps où ils se les sont refusés !
Malgré cette bonne intelligence il ne laisse pas d'y avoir quelquefois des dissensions , même des querelles ; la maîtresse n'est pas sans caprice , ni l'amant sans emportement : mais ces petits orages passent rapidement et ne font que raffermir l'union ; l'expérience même apprend à Emile à ne les plus tant craindre ; les raccommodemens lui sont toujours plus avantageux que les brouilleries ne lui sont nuisibles. Le fruit de la première lui en a fait espérer autant des autres ; il s'est trompé : mais enfin , s'il n'en rapporte pas toujours un profit aussi sensible , il y gagne toujours de voir confirmer par Sophie l'intérêt sincère qu'elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. J'y consens d'autant plus volon*
tiers, que cet exemple me donnera lieu d'exposer une maxime très-utile , et d'en combattre une trèsfuneste.
Emile aime , il n'est donc pas téméraire ; et Ton conçoit encore mieux que Timpérieuse Sophie n'est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sagesse a son terme en toute chose , on la taxeroit bien plutôt de trop de dureté que de trop d'indulgence , et son père lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénère en hauteur. Dans les tête-à-tête les plus secrets Emile n'oseroit solliciter la moindre faveur, pas même y paroître aspirer; et quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade , grâce qu'elle ne laisse pas changer en droit , à peine ose-t-il quelquefois, en soupirant, presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte, il se hasarde à baiser furtivement sa robe , et plusieurs fois il est assez heureux pour qu'elle veuille bien ne s'en pas apercevoir. Un jour qu'il veut prendre un peu. plus ouvertement la même liberté, elle s'avise de le trouver très-mauvais. Il s'obstine , elle s'irrite , le dépit lui dicte quelques mots piquans ; Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du jour se passe en bouderie , et l'on se sépare trèsmécontens.
Sophie est mal à son aise. Sa mère est sa confidente; comment lui cacheroit-elle son chagrin? C'est sa première brouillerie ; et une brouillerie d'une heure est une si grande affaire ! Elle se repent de sa