‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 174 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

faute : sa mère lui permet de la réparer, son père le lui ordonne.

Le lendemain , Emile inquiet revient plus tôt qu'à l'ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mère, le père est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect , mais d'un air triste. A peine le père et la mère l'ont-ils salue, que Sophie se retourne, et, lui présentant la main , lui demande , d'un ton caressant , comment il se porte. Il est clair que cette jolie main ne s'avance ainsi que pour être baisée : il la reçoit et ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse, la retire d'aussi bonne grâce qu'il lui est possible. Emile , qui n'est pas fait aux manières des femmes , et qui ne sait à quoi le caprice est bon , ne l'oublie pas aisément et ne s'apaise pas si vite. Le père de Sophie , la voyant embarrassée , achève de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille, confuse, humiliée, ne sait plus ce qu'elle fait , et donneroit tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se contraint , plus son cœur se gonfle ; une larme s'échappe enfin malgré qu'elle en ait. Emile voit cette larme , se précipite à ses genoux , lui prend la main , la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma foi ,' vous êtes trop bon , dit le père en éclatant de rire ; j'aurois moins d'indulgence pour toutes ces folles , et je punirois la bouche qui m'auroit offensé. Emile , enhardi par ce discours , tourne un œil suppliant vers la mère , et , croyant voir un signe de consentement , s'approche en tremblant du visage de Sophie, qui détourne la tête, et ,

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pour sauver la bouche , expose une joue de roses. L'indiscret ne s'en contente pas ; on résiste foiblement. Quel baiser, s'il n'étoit pas pris sous les yeux d'une mère ! Sévère Sophie, prenez garde à vous; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.

Après cette exemplaire punition le père sort pour quelque affaire ; la mère envoie Sophie sous quelque prétexte , puis elle adresse la parole à Emile , et lui dit d'un ton assez sérieux : « Monsieur, je crois qu'un y* jeune homme aussi bien né , aussi bien élevé que y> vous , qui a des sentimens et des mœurs , ne vou- » droit pas payer du déshonneur d'une famille l'ami- » tié qu'elle lui témoigne. Je ne suis ni farouche ni » prude; je sais ce qu'il faut passer à la jeunesse fo-* » lâtre; et ce que j'ai souffert sous mes yeux vous » le prouve assez. Consultez votre ami sur vos de- 2> voirs ; il vous dira quelle différence il y a entre » les jeux que la présence d'un père et d'une mère ]f> autorise , et les libertés qu'on prend loin d'eux en » abusant de leur confiance , et tournant en pièges » les mêmeis faveurs qui , sous leurs yeux , ne sont » qu'innocentes. Il vous dira, monsieur, que ma fille 1» n'a eu d'autre tort avec vous que celui de ne pas » voir, dès la première fois, ce qu'elle ne devoit ja- » mais souffrir; il vous dira que tout ce qu'on prend ^ pour faveur en devient une , et qu'il est indigne 2> d'un homme d'honneur d'abuser de la simplicité y> d'une jeune fille pour usurper en secret les mêmes

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