LIVRE V
peut à peine compter sur leur attachement le mieux prouvé, et qu'elles ne peuvent plus marquer de préférences qui rassurent sur la crainte des concurrens.
Pour Tamour véritable, c'est autre chose. J'ai fait voir , dans l'écrit déjà cité , que ce sentiment n'est pas aussi naturel que l'on pense ; et il y a bien de la différence entre la douce habitude qui affectionne l'homme à sa compagne, et cette ardeur effrénée qui Tenivre des chimériques attraits d'un objet qu'il ne voit plus tel qu'il est. Cette passion , qui ne respire qu'exclusions et préférences , ne diffère en ceci de la vanité^ qu'en ce que la vanité , exigeant tout et n'accordant rien , est toujours inique ; au lieu cpie l'amour , donnant autant qu'il exige, est par lui-même un sentiment rempli d'équité. D'ailleurs plus il est exigeant, plus il est crédule : la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l'amour est inquiet, l'estime est con< fiante ; et jamais l'amour sans l'estime n'exista dans un cœur honnête , parce que nul n'aime dans ce qu'il aime que les qualités dont il fait cas.
Tout ceci bien éclairci , l'on peut dire à coup sûr de quelle sorte de jalousie Emile sera capable; car, puisque à peine cette passion a-t-elle un germe dans le cœur humain , sa forme est déterminée unique* ment par l'éducation. Emile, amoureux et jaloux, ne sera point colère , ombrageux , méfiant , mais délicat, sensible et craintif: il sera plus alarmé qu'ir-
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rite ; il s'attachera bien plus à gagner sa maîtresse qu'à menacer son rival ; il l'écartera, s'il peut, comme un obstacle , sans le haïr comme un ennemi ; s'il le hait j ce ne sera pas pour l'audace de lui disputer un cœur auquel il prétend , mais pour le danger réel qu'il lui fait courir de le perdre ; son injuste orgueil ne s'offensera point sottement qu'on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, et que l'honneur est dans le succès, il redoublera de soins pour se rendre aimable , et probablement il réussira. La généreuse Sophie, en irritant son amour par quelques alarmes , saura bien les régler, l'en dédommager; et les concurrens, qui n'étoient soufferts que pour le mettre à l'épreuve , ne tarderont pas d'être écartés.
Mais où me sens-je insensiblement entraîné? O Emile, qu'es-tu devenu? Puis-je reconnoître en toi mon élève? Combien je te vois déchu! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravoit les rigueurs des saisons, qui livroit son corps aux plus rudes travaux , et son âme aux seules lois de la sagesse; inaccessible aux préjugés, aux passions; qui n'aimoit que la vérité, qui ne cédoit qu'à la raison, «t ne tenoit à rien de ce qui n'étoit pas lui? Maintenant , amolli dans une vie oisive , il se laisse gouverner par des femmes ; leurs amusemens sont ses occupations, leurs volontés sont ses lois ; une jeune fille est l'arbitre de sa destinée ; il rampe et fléchit