LIVRE V
devant elle; le grave Emile est le jouet d'un enfant!
Tel est le changement des scènes de la vie : chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir; mais l'homme est toujours le même. Â dix ans il est mené par des gâteaux, à vingt par une maîtresse , à trente par les plaisirs, à quarante par l'ambition, à cinquante par l'avarice : quand ne court-il qu'après la sagesse? Heureux celui qu'on y conduit malgré lui ! Qu'importe de quel guide on se serve pourvu qu'il le mène au but? Les héros, les sages eux-mêmes, ont payé ce tribut à la foiblesse humaine ; et tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n'en fut pas pour cela moins grand homme.
Voulez-vous étendre sur la vie entière l'effet d'une heureuse éducation, prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l'enfance ; et , quand votre élève est ce qu'il doit être , faites qu'il soit le même dans tous les temps. Voilà la dernière perfection qui vous reste à donner à votre ouvrage. C'est pour cela surtout qu'il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes ; car d'ailleurs il est peu à craindre qu'ils ne sachent pas faire l'amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs , et surtout les pères , c'est qu'ils croient qu'une manière de vivre en exclut une autre, et qu'aussitôt qu'on est grand on doit renoncer à tout ce qu'on faisoit étant petit. Si cela étoit, à quoi serviroit de soigner l'enfance, puisque le bon ou le mauvais usage qu'on en feroit s'évanouiroit avec elle, et qu'en prenant des manières.
de vivre absolument différentes , on prendrait nécessairement d'autres façons de penser?
Comme il n'y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire , il n'y a guère que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts et nos inclinations changent, ce changement, quelquefois assez brusque , est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchans , comme dans une bonne dégradation de couleurs , l'habile artiste doit rendre les passages imperceptibles, confondre et mêler les teintes, et , pour qu'aucune ne tranche , en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette règle est confirmée par Texpérience ; les gens immodérés changent tous les jours d'affections , de goûts , de sentimens, et n'ont pour toute constance que l'habitude du changement ; mais l'homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques, et ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qu'il aimoit enfant.
Si vous faites qu'en passant dans un nouvel âge les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l'a précédé , qu'en contractant de nouvelles habitudes ils n'abandonnent point les anciennes, et qu'ils aiment toujours à faire ce qui est bien , sans égard au temps où ils ont commencé ; alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage , et vous serez sûrs d'eux jusqu'à la fin de leurs jours ; car la révolution la plus à craindre est celle de l'âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours , on perd