LIVRE V
difficilement dans la suite les goûts qu'on y a conservés; au lieu que quand ils sont interrompus, on ne les reprend de la vie.
La plupart des habitudes que vous croyez faire contracter aux enfans et aux jeunes gens ne sont point de véritables habitudes, parce qu'ils ne les ont prises que par force, et que , les suivant malgré eux, ils n'attendent que l'occasion de s'en délivrer. On ne prend point le goût d'être en prison à force d y demeurer; l'habitude alors, loin de diminuer l'aversion, l'augmente. U n'en est pas ainsi d'Emile, qui, n'ayant rien fait dans son enfance que volontairement et avec plaisir, ne fait , en continuant d'agir de même étant homme, qu'ajouter l'empire de l'habitude aux douceurs de la liberté. La vie active, le travail des bras, l'exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus nécessaires , qu'il n'y pourroit renoncer sans souffrir. Le réduire tout à coup à une vie molle et sédentaire seroit l'emprisonner , l'enchaîner, le tenir dans un état violent et contramt; je ne doute pas que son humeur et sa santé n'en fussent également altérées. A peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée; il lui faut le grand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie il ne peut s'empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l'œil, et de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester ; mais il est inquiet , agité ; il semble se débattre ; il reste parce qu'il est dans les
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fers. Voilà donc , allez-vous dire , des besoins auxquels je Tai soumis, des assujettissemens que je lui ai donnés : et tout cela est vrai ; je Tai assujetti à rétat d'homme.
Emile aime Sophie ; mais quels sont les premiers charmes qui Font attaché? La sensibilité, la vertu, Tamour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l'auroit-il perdu pour lui-même? A quel prix à son tour Sophie s'est-elle mise? A celui de tous les sentimens qui sont naturels au cœur de son amant; l'estime des vrais biens, la frugalité, la simplicité, le généreux désintéressement, le mépris du faste et des richesses. Emile avoit^es vertus avant que l'amour les lui eût imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé ? Il a de nouvelles raisons d'être lui-même ; c'est le seul point où il soit différent de. ce qu'il étoit.
Je n'imagine pas qu'en lisant ce livre avec quelque attention personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que les villes fournissant tant de filles aimables , celle qui lui plaît ne se trouve qu'au fond d'une retraite éloignée ? Est-ce par hasard qu'il la rencontre ? Est-ce par hasard qu'ils se conviennent? Est-ce par hasard qu'ils ne peuvent loger dans le même lieu? Est-ce par hasard qu'il ne trouve un asile que si loin d'elle? Est-ce par hasard qu'il la voit si rarement, et qu'il est forcé d'acheter par tant