LIVRE V
de fatigues le plaisir de la voir quelquefois? Il s'efTémine, dites- vous. Il s'endurcit, au contraire; il faut qu'il soit aussi robuste que je l'ai fait, pour résister aux fatigues que Sophie lui fait supporter.
Il loge à deux grandes lieues d'elle. Cette distance est le soufflet de la forge ; c'est par elle que je trempe les traits de l'amour. S'ils logeoiènt porte à porte, ou qu'il pût l'aller voir mollement assis dans un bon carrosse, il l'aimeroit à son aise, il l'aimeroit en Parisien. Léandre eût-il voulu mourir pour Héro, si la mer ne l'eût séparé d'elle ? Lecteur , épargnez-moi des paroles ; si vous êtes fait pour m'entendre, vous suivrez assez mes règles dans mes détails.
Les premières fois que nous sommes allés voir Sophie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet expédient commode, et à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus; à plus d'une demilieue de la maison nous apercevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat; il approche, il reconnoît Sophie , il se précipite à bas de son cheval, il part, il vole, il est aux pieds de l'aimable famille. Emile aime les beaux chevaux ; le sien est vif, il se sent libre, il s'échappe à travers champs : je le suis, je l'atteins avec peine, je le ramène. Malheureusement Sophie a peur des chevaux, je n'ose approcher d'elle. Emile ne voit rien ; mais Sophie l'avertit à l'oreille de la peine qu'il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les
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chevaux , reste en arrière : il est juste que chacun ait son tour. Il part le premier pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui , il ne trouve plus le cheval une voiture aussi commode. Il revient essoufflé , et nous rencontre à moitié chemin.
Au voyage suivant , Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi? lui dis-je; nous nWons qu*à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah ! dit-il , surchargerons-nous ainsi la respectable famille ? Vous voyez bien qu'elle veut tout nourrir, hommes et chevaux. Il est vrai , reprends- je , qu'ils ont la noble hospitalité de Tindigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il ; n'en avez-vous pas le courage , vous qui partagez de si bon cœur les fatigans plaisirs de votre enfant? Très -volontiers, reprends -je à l'instant: aussi bien l'amour , à ce qu'il me semble , ne veut pas être fait avec tant de bruit.
En approchant nous trouvons la mère et la fille plus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage : une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y auroit bien des chevaux au monde, avant que nous fussions désormais tentés de nous en servir.
Cependant il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L'été s'avance y les jours
commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire, on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit ; et quand nous ne venons pas dès le matin, il faut presque repartir aussitôt qu'on est arrivé. A force de nous plaindre et de s'inquiéter de nous , la mère pense enfin qu'à la vérité l'on ne peut nous loger décemment dans la maison , mais qu'on peut nous trouver un gîte au village pour y coucher quelquefois. A ces mots Emile frappe des mains, tressaillit de joie; et Sophie, sans y songer, baise un peu plus souvent sa mère le jour qu'elle a trouvé cet expédient.
Peu à peu la douceur de l'amitié, la familiarité de l'innocence , s'établissent et s'affermissent entre nous. Les jours prescrits par Sophie ou par sa mère, je viens ordinairement avec mon ami : quelquefois aussi je le laisse aller seul. La confiance élève l'âme, et l'on ne doit plus traiter un homme en enfant : et qu'aurois-je avancé jusque-là si mon élève ne méritoit pas mon estime ? Il m'arrive aussi d'aller sans lui ; alors il est triste et ne murmure point : que serviroient ses murmures ? Et puis il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble ou séparément, oti conçoit qu'aucun temps ne nous arrête , tout fiers d'arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malheureusement Sophie nous interdit cet honneur , et défend qu'on vienne par le mauvais temps. C'est la seule fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui dicte en secret.
Un jour qu'il est allé seul , et que je ne Tattends que le lendemain , je le vois arriver le soir même et je lui dis en l'embrassant : Quoi ! cher Emile , tu reviens à ton ami ! Mais, au lieu de répondre à mes caresses, il me dit avec un peu d'humeur : Ne croyez pas que je revienne si tôt de mon gré , je viens maigre moi. Elle a voulu que je vinsse; je viens pour elle et non pas pour vous. Touché de cette naïveté, je l'embrasse derechef, en lui disant : Ame franche, ami sincère, ne me dérobe pas ce qui m'appartient. Si tu viens pour elle , c'est pour moi que tu le dis : ton retour est son ouvrage ; mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférens ce qu'ils veulent; mais c'est un crime de souffrir qu'un ami nous fasse un mérite de ce que nous n'avons pas fait pour lui.
Je me garde bien d'avilir à ses yeux le prix de cet aveu , en y trouvant plus d'amour que de générosité, et en lui disant qu'il veut moins s'ôter le mérite de ce retour, que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur sans y songer ; s'il est venu à son aise , à petits pas , et rêvant à ses amours, Emile n'est que l'amant de Sopliie; s'il arrive à grands pas, échauffé, quoiqu'un peu grondeur, Emile est l'ami de son Mentor.
On voit par ces arrangemens que mon jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès de Sophie et de la voir autant qu'il voudroit. Un voyage