LIVRE V. 4o
voyez bien qu'il faut que je reste. Là-dessus les dames, partent et nous laissent. Emile les accompagne jusqu'à la porte, les suit des yeux autant qu'il peut^ soupire, et revient se mettre au travail sans parler.
En chemin , la mère , piquée , parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé. Quoi ! dit-elle , étoit-il si difficile de contenter le maître sans être obligé de rester ? et ce jeune homme si prodigue , qui verse l'argent sans nécessité , n'en sait-il plus trouver dans les occasions convenables ? O maman ! répond So-^ phie , à Dieu ne plaise qu'Emile donne tant de force à l'argent, qu'il s'en serve pour rompre un engage* ment personnel , pour violer impunément sa parole^ et faire violer celle d'autrui ! Je sais qu'il dédommageroit aisément l'ouvrier du léger préjudice que lui causeroit son absence ; mais cependant il asserviroit son âme aux richesses , il s'accoutumeroit à les mettre à la place de ses devoirs, et à croire qu'on est dispensé de tout, pourvu qu'on paye. Emile a d'autres manières de penser, et j'espère n'être pas cause qu'il en change. Croyez-vous qu'il ne lui en ait rien coûté de rester? Maman, ne vous y trompez pas; c'est pour moi qu'il reste; je l'ai bien vu dans ses yeux.
Ce n'est pas que Sophie soit indulgente sur les vrais soins de l'amour ; au contraire , elle est impérieuse, exigeante; elle aimeroit mieux n'être point aimée que de l'être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent, qui s'estime , et qui veut être honoré comme il s'honore. Elle dédaigneroit un
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cœur qui ne sentiroit pas tout le prix du sien , qui ne laimeroit pas pour ses vertus autant et plus que pour ses charmes; un cœur qui ne lui préféreroit pas son propre devoir , et qui ne la préféreroit pas à toute autre chose. Elle n'a point voulu d'amant qui ne connût de loi que la sienne : elle veut régner sur un homme qu'elle n'ait point défiguré. C'est ainsi qu'ayant avili les compagnons d'Ulysse, Circé les dédaigne j et se donne à lui seul qu'elle n'a pu changer.
Mais ce droit inviolable et sacré mis à part, jalouse à l'excès de tous les siens, Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte , avec quel zèle il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine, avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit : elle ne veut ni qu'il retarde ni qu'il anticipe; elle veut qu'il soit exact. Anticiper, c'est se préférer à elle ; retarder, c'est la négliger. Négliger Sophie! 4ela n'arriveroit pas deux fois. L'injuste soupçon d'une a failli tout perdre; mais Sophie est équitable et sait bien réparer ses torts.
Un soir nous sommes attendus; Emile a reçu Tordre. On vient au-devant de nous ; nous n'arrivons point. Que sont-ils devenus ? quel malheur leur est arrivé? Personne de leur part! La soirée s'écoule à nous attendre. La pauvre Sophie nous croit morts; elle se désole , elle se tourmente; elle passe la nuit à pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour aller s'informer de nous et rapporter de nos nouvelles
le lendemain matin. Le messager revient accompagné d'un autre de notre part , qui fait nos excuses de bouche , et dit que nous nous portons bien. Un moment après , nous paroissons nous-mêmes. Alors la scène change ; Sophie essuie ses pleurs , ou, si elle en verse , ils sont de rage. Son cœur altier n'a pas gagné à se rassurer sur notre vie : Emile vit, et s'est fait attendre inutilement.
A notre arrivée elle veut s'enfermer. On veut qu'elle reste; il &ut rester : mais, prenant à l'instant son parti , elle affecte un air tranquille et content qui en imposeroit à d'autres. Le père vient au-devant de nous , et nous dit : Vous avez tenu vos amis en peine; il y a ici des gens qui ne vous lé pardonneront pas aisément. Qui donc, mon papa? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu'elle puisse affecter. Que vous importe , répond le père , pourvu que ce ne soit pas vous? Sophie ne réplique point , et baisse les yeux sur son ouvrage. La mère nous reçoit d'un air froid et composé. Emile embarrassé n'ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l'invite à s'asseoir, et se contrefait si bien que le pauvre jeune homme , qui n'entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang-froid, et presque sur le point d'en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre la main de Sophie, j'y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois : elle la retire brusquement avec un mot
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de monsieur si singulièrement prononcé , que ce mouvement involontaire la décèle à l'instant aux yeux d'Emile.
Sophie elle-même, voyant qu'elle s'est trahie , se contraint moins. Son sang-froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu'on lui dit par des monosyllabes prononcés d'une voix lente et mal assurée y comme craignant d'y laisser trop percer l'accent de l'indignation. Emile, demimort d'effroi, la regarde avec douleur, et tâche de l'engager à jeter les yeux sur les siens pour y mieux lire ses vrais sentimens. Sophie , plus irritée de sa confiance , lui lance un regard qui lui ôte l'envie d'en solliciter un second. Emile , interdit , tremblant , n'ose plus, très-heureusement pour lui, ni lui parler ni la regarder; car, n'eût -il pas été coupable , s'il eût pu supporter sa colère elle ne lui eût jamais pardonné.
Voyant alors que c'est mon tour, et qu'il est temps de s'expliquer, je reviens à Sophie. Je reprends sa main qu'elle ne retire plus , car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur : Chère Sophie, nous sommes malheureux; mais vous êtes raisonnable et juste ; vous ne nous jugerez pas sans nous entendre : écoutez -nous. Elle ne répond rien, et je parle ainsi.
<c Nous sommes partis hier à quatre heures ; il » nous étoit prescrit d'arriver à sept, et nous pre» » nous toujours plus de temps qu'il ne nous est né-