LIVRE V
» cessaire afin de nous reposer en approchant d'ici. » Nous avions déjà fait les trois quarts du chemin » quand des lamentations douloureuses nous frap- » pent l'oreille ; elles partoient d'une gorge de la » colline à quelque distance de nous. Nous accourons 30 aux cris : nous trouvons un malheureux paysan 30 qui , revenant de la ville un peu pris de vin sur son 30 cheval , en étoit tombé si lourdement qu'il s'étoit 30 cassé la jambe. Nous crions , nous appelons du se- 30 cours ; personne ne répond : nous essayons de re- 3» mettre le blessé sur son cheval, nous n'en pouvons 30 venir à bout : au moindre mouvement le malheu- » reux souffre des douleurs horribles. Nous prenons •» le parti d'attacher le cheval dans le bois à l'écart ; 30 puis , faisant un brancard de nos bras , nous y po- 30 sons le blessé , et le portons le plus doucement qu'il D est possible , en suivant ses indications sur la route » qu'il falloit tenir pour aller chez lui. Le trajet étoit 30 long ; il fallut nous reposer plusieurs fois. Nous » arrivons enfin, rendus de fatigue : nous trouvons 30 avec une surprise amère que nous connoissions 3> déjà la maison , et que ce misérable que nous rap- » portions avec tant de peine étoit le même qui nous 30 avoit si cordialement reçus le jour de notre pre- 30 mière arrivée ici. Dans le trouble où nous étions 30 tous, nous ne nous étions point reconnus jusqu'à ce 30 moment.
)> Il n'avoit que deux petits enfans. Prête à lui en » donner un troisième , sa femme fut si saisie en le
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» voyant arriver, qu'elle sentit des douleurs aiguës et j> accoucha peu d'heures après. Que faire en cet état » dans une chaumière écartée où l'on ne pouvoit » espérer aucun secours ? Emile prit le parti d'aller » prendre le cheval que nous avions laissé dans le » bois , de le monter, de courir à toute bride cher- D cher un chirurgien à la ville. Il donna le cheval au 3» chirurgien; et n'ayant pu trouver assez tôt une » garde, il revint à pied avec un domestique , après Dvous avoir expédié un exprès; tandis qu'embar- » rassé , comme vous pouvez croire , entre un homme » ayant une jambe cassée et une femme en travail , » je préparois dans la maison tout ce que je pouvois » prévoir être nécessaire pour le secours de tous les » deux.
» Je ne vous ferai point le détail du reste; ce n'est » pas de cela qu'il est question. Il étoit deux heures » après minuit avant que nous ayons eu ni l'un ni » l'autre un moment de relâche. Enfin nous sommes y> revenus avant le jour dans notre asile ici proche , » où nous avons attendu l'heure de votre réveil pour » vous rendre compte de notre accident. »
Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parle, Emile s'approche de sa maîtresse, élève la voix , et lui dit avec plus de fermeté que je ne m'y serois attendu : Sophie , vous êtes l'arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur ; mais n'espérez pas me faire oublier les droits de l'humanité : ils me sont plus sacrés que
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LITRE V. 4ïl
les vôtres; je n'y renoncerai jamais pour vous.
Sophie , à ces mots, au lieu de repondre, se lève, lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser sur la joue; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile, prends cette main, elle est à toi. Sois, quand tu voudras , mon époux et mon maître ; je tâcherai de mériter cet honneur.
A peine l'a-t-elle embrassé, que le père , enchanté, frappe des mains, en criant bis^ bis; et Sophie, sans se faire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur l'autre joue : mais, presque au même instant, effrayée de tout ce qu'elle vient de faire, elle se sauve dans les bras de sa mère, et cache dans ce sein maternel son visage enflammé de honte.
Je ne décrirai point la commune joie : tout le monde la doit sentir. Après le dîner, Sophie demande s'il y auroit trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire , et c'est ime bonne œuvre. On y va : on les trouve dans deux lits séparés; Emile en avoit fait apporter un : on trouve autour d'eux du monde pour les soulager : Emile y avoit pourvu. Mais au surplus tous deux sont si mal en ordre, qu'ils souffrent autant du malaise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme , et va la ranger dans son lit ; elle en fait ensuite autant à Thomme ; sa main douce et légère sait aller chercher tout ce qui les blesse , et faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche, on diroit qu'elle
devine tout ce qui leur fait mal. Cette fille si délicate ne se rebute ni de la malpropreté ni de la mauvaise odeur, et sait faire disparoître Tune et Tautre sans mettre personne en œuvre, et sans que les malades soient tourmentés. Elle qu'on voit toujours si modeste et quelquefois si dédaigneuse , elle qui pour tout au monde n'auroit pas touché du bout du doigt le lit d'un homme , retourne et change le blessé sans aucun scrupule , et le met dans une situation plus commode pour y pouvoir rester long-temps. Le zèle de la charité vaut bien la modestie; ce qu'elle fait, elle le fait si légèrement et avec tant d'adresse, qu'il se sent soulagé sans presque s'être aperçu qu'on Tait touché. La femme et le mari bénissent de concert l'aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C'est un ange du ciel que Dieu leur envoie; elle en a la figure et la bonne grâce , elle en a la douceur et la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme , aime ta compagne : Dieu te la donne pour te consoler dans tes peines , pour te soulager dans tes maux : voilà la femme.
On fait baptiser le nouveau-né. Les deux amans le présentent , brûlant au fond de leurs cœurs d'en donner bientôt autant à faire à d'autres. Ils aspirent au moment désiré ; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie sont levés, mais les miens viennent. Ils n'en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu'ils ne se sont vus depuis deux jours,