LIVRE V
j'entre dans la chambre d'Emile une lettre à la main , et je lui dis en le regardant fixement : Que feriezvous si rpn vous apprenoit que Sophie est morte ? Il fait un grand cri , se lève en frappant des mains , et y sans dire un seul mot , me regarde d'un œil égaré. Répondez donc , poui*suis-je avec la même tranquillité. Alors j irrité de mon sang-froid , il s'approche , les yeux enflammés de colère ; et s'arrêtant dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferois ?. . . je n'en sais rien ; mais ce que je sais , c'est que je ne reverrois de ma vie celui qui me Tauroit appris. Rassurez-vous , réponds-je en souriant : elle vit , elle se porte bien , elle pense à vous , et nous sommes attendus ce soir. Mais allons faire un tour de promenade, et nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer, comme auparavant, à des entretiens purement raisonnes ; il faut l'intéresser par cette passion même à se rendre attentif à mes leçons. C'est ce que j'ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sûr maintenant qu'il m'écoutera.
« Il Êiut être heureux , cher Emile ; c'est la fin de » tout être sensible ; c'est le premier désir que nous » imprima la nature , et le seul qui ne nous quitte j» jamais. Mais où est le bonheur? Qui le sait ? Cha- » cun le cherche , et nul ne le trouve. On use la vie » à le poursuivre , et l'on meurt sans l'avoir atteint. D Mon jeune ami , quand à ta naissance je te pris » dans mes bras , et qu'attestant l'Être suprême de
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» rengagement que j'osai contracter je vouai mes » jours au bonheur des tiens , savois-je moi-même à )» quoi je m'engageois ? Non : je savois seulement 9 qu'en te rendant heureux j'ëtois sûr de Fétre. En 9 faisant pour toi cette utile recherche , je la ren- 9 dois commune à tous deux.
» Tant que nous ignorons ce que nous devons 9 faire , la sagesse consiste à rester dans l'inaction. 9 C'est de toutes les maximes celle dont l'homme a le 9 plus grand besoin , et celle qu'il sait le moins suivre. 9 Chercher le bonheur sans savoir ou il est , c'est 9 s'exposer à le fuir, c'est courir autant de risques 9 contraires qu'il y a de routes pour s'égarer. Mais 9 il n'appartient pas à tout le monde de savoir ne 9 point agir. Dans l'inquiétude où nous tient l'ardeur 9 du bien-être, nous aimons mieux nous tromper à 9 le poursuivre , que de ne rien faire pour le cher- 9 cher; et, sortis une fois de la place où nous pou- 9 vous le connoître, nous n'y savons plus revenir.
9 Avec la même ignorance j'essayai d'éviter la 9 même faute. En prenant soin de toi je résolus de 9 ne pas faire un pas inutile et de t'empêcher d'en 9 faire. Je me tins dans la route de la nature , en 9 attendant qu'elle me montrât celle du bonheur» Il 9 s'est trouvé qu'elle étoit la même, et qu'en n'y 9 pensant pas je l'a vois suivie.
» Sois mon témoin , sois mon juge , je ne te récu- 9 serai jamais. Tes premiers ans n'ont point été sacri- 9 fiés à ceux qui les dévoient suivre; tu as joui de