‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 190 sur 233 · LIVRE V. 4l · texte numérisé non relu

LIVRE V. 4l

» tous les biens que la nature t'avoit donnés. Des y> maux auxquels elle t'assujettit , et dont j'ai pu te j» garantir , tu n'as senti que ceux qui pouvoient t'en- » durcir aux autres. Tu n'en as jamais souffert aucun 2» que pour en éviter un plus grand. Tu n'as connu x> ni la haine , ni l'esclavage. Libre et content , tu es » resté juste et bon ; car la peine et le vice sont insé- ]» parables , et jamais l'homme ne devient méchant » que lorsqu'il est malheureux. Puisse le souvenir de » ton enfance se prolonger jusqu'à tes vieux jours ! ]» Je ne crains pas que jamais ton bon cœur se la » rappelle sans donner quelques bénédictions à la » main qui la gouverna.

» Quand tu es entré dans l'âge de raison , je t'ai n garanti de l'opinion des hommes ; quand ton cœur » est devenu sensible , je t'ai préservé de l'empire » des passions. Si j'avois pu prolonger ce calme in- » térieur jusqu'à la fin de ta vie , j'aurois mis mon D ouvrage en sûreté , et tu serois toujours heureux » autant qu'un homme peut l'être : mais, cher Emile, » j'ai eu beau tremper ton âme dans le Styx y je n'ai 7i pu la rendre partout invulnérable ; il s'élève un » nouvel ennemi que tu n'as pas encore appris à 3> vaincre , et dont je n'ai pu te sauver. Cet ennemi , » c'est toi-même. La nature et la fortune t'avoient » laissé libre. Tu pouvois endurer la misère ; tu pou- » vois supporter les douleurs du corps , celles de » l'âme t'étoient inconnues ; tu ne tenois à rien qu'à » la condition humaine , et maintenant tu tiens à

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» tous les attachemens que tu t'es donnés; en appre- » nant à désirer tu t'es rendu l'esclave de tes désirs. » Sans que rien change en toi , sans que rien t'ofif fense , sans que rien touche à ton être , que de » douleurs peuvent attaquer ton âme ! que de maux r> tu peux sentir sans être malade ! que de morts tu » peux souffrir sans mourir ! Un mensonge , une y> erreur 9 un doute, peut te mettre au désespoir.

» Tu voyois au théâtre les héros , livrés à des dou- » leurs extrêmes , faire retentir la scène de leurs cris y> insensés , s'affliger comme des femmes j pleurer » comme des enfans y et mériter ainsi les applaudis- » semens publics. Souviens-toi du scandale que te » causoient ces lamentations , ces cris , ces plaintes , D dans des hommes dont on ne devoit attendre que » des actes de constance et de fermeté. Quoi ! disoisy> tu tout indigné , ce sont là les exemples qu'on nous » donne à suivre , les modèles qu'on nous offre à j> imiter ! A-t-on peur que l'homme ne soit pas assez 2> petit y assez malheureux , assez foible , si l'on ne D vient encore encenser sa foiblesse sous la fausse y> image de la vertu? Mon jeune ami , sois plus in- » dulgent désormais pour la scène : te voilà devenu » l'un de ses héros.

» Tu sais souffrir et mourir ; tu sais endurer la loi D de la nécessité dans les maux physiques : mais tu D n'as point encore imposé de lois aux appétits de D ton cœur ; et c'est de nos affections , bien plus que y> de nos besoins , que naît le trouble de notre vie.

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