‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 191 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

» Nos désirs sont étendus, notre force est presque » nulle. Lliomme tient par ses vœux à mille choses , » et par lui-même il ne tient à rien, pas même à sa » propre vie ; plus il augmente ses attachemens , » plus il multiplie ses peines. Tout ne fait que passer » sur la terre : tout ce que nous aimons nous échap- » pera tôt ou tard , et nous y tenons comme s'il de- » voit durer éternellement. Quel effroi sur le seul » soupçon de la mort de Sophie ! As-tu donc compté » qu'elle vivroit toujours ? Ne meurt-il personne à » son âge ? Elle doit mourir , mon enfant , et peut- » être avant toi. Qui sait si elle est vivante à présent » même? La nature ne t'avoit asservi qu'à une seule » mort ; tu t'asservis à une seconde ; te voilà dans » le cas de mourir deux fois.

y> Ainsi soumis à tes passions déréglées , que tu » vas rester à plaindre ! Toujours des privations , » toujours des pertes , toujours des alarmes ; tu ne » jouiras pas même de ce qui te sera laissé. La crainte » de tout perdre t'empêchera de rien posséder ; pour » n'avoir voulu suivre que tes passions , jamais tu ne yy les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours le » repos , il fuira toujours devant toi ; tu seras misé- » rable j et tu deviendras méchant. Et comment » pourrois-tu ne pas l'être n'ayant de loi que tes » désirs effrénés? Si tu ne peux supporter des priva- » tions involontaires , comment t'en imposeras-tu *> volontairement ? comment sauras - tu sacrifier le » penchant au devoir , et résister à ton cœur pour IX. a 7

4l8 EMILE.

» écouter ta raison ? Toi qui ne veux déjà plus voir » celui qui t'apprendra la mort de ta maîtresse, com- » ment verrois-tu celui qui voudroit te Tôter vivante , » celui qui foseroit dire , Elle est morte pour toi , » la vertu te sépare d'elle ? S'il faut vivre avec elle » quoi qu'il arrive , que Sophie soit mariée ou non , j> que tu sois libre ou ne le sois pas , qu'elle t'aime » ou te haïsse , qu'on te l'accorde ou qu'on te la » refuse , n'importe , tu la veux , il la faut posséder y> à quelque prix que ce soit. Apprends-moi donc à » quel crime s'arrête celui qui n'a de lois que les y> vœux de son cœur, et ne sait résister à rien de ce » qu'il désire.

jo Mon enfant , il n'y a point de bonheur sans cou- » rage, ni de vertu sans combat. Le mot de vertu » vient dejbrce ; la force est la base de toute vertu. » La vertu n'appartient qu'à un être foible par sa y> nature, et fort par sa volonté; c'est en cela seul » que consiste le mérite de l'homme juste; et quoi- » que nous appelions Dieu bon, nous ne l'appelons » pas vertueux , parce qu'il n'a pas besoin d'effort » pour bien faire. Pour t'expliquer ce mot si pro- » fané , j'ai attendu que tu fusses en état de m'en- » tendre (*). Tant que la vertu ne coûte rien à prati-

(*) « Il semble que le nom de k yertu présuppose de la difficulté et du contraste , et qu'elle ne peut s'exercer sans partie. C'est à l'adventure pourquoy nous nommons Dieu bon , fort et libéral et juste, mais nous ne le nommons pas rertueux. Ses opérations sont toutes naifves et sans effort.» MonTAxairEi Lib. ii, cbap. ii.

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