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» quer , on a peu besoin de la connoître. Ce besoin » vient quand les passions s'éveillent : il est déjà » venu pour toi.
y> En t'élevant dans toute la simplicité de la na* » ture , au lieu de te prêcher de pénibles devoirs, je D t'ai garanti des vices qui rendent ces devoirs pénix> blés ; je t'ai moins rendu le mensonge odieux 9 qu'inutile ; je t'ai moins appris à rendre à chacun » ce qui lui appartient , qu'à ne te soucier que de ce » qui est à toi; je t'ai fait plutôt bon que vertueux. i> Mais celui qui n'est que bon ne demeure tel qu'aulx tant qu'il a du plaisir à l'être : la bonté se brise et » périt sous le choc des passions humaines ; Thomme » qui n'est que bon n'est bon que pour lui. O
j» Qu'est-ce donc que l'homme vertueux ? C'est » celui qui sait vaincre ses affections ; car alors il » suit sa raison, sa conscience; il fait son devoir; » il se tient dans l'ordre, et rien ne l'en peut écar- » ter. Jusqu'ici tu n'étois libre qu'en apparence; tu » n'avois que la liberté précaire d'un esclave à qui p l'on n'a rien commandé. Maintenant sois libre en i> effet ; apprends à devenir ton propre maître : com- » mande à ton cœur, ô Emile! et tu seras vertueux.
o Voilà donc un autre apprentissage à faire , et » cet apprentissage est plus pénible que le premier : » car la nature nous délivre des maux qu'elle nous
(*) n rappelle la même pensée dans une lettre an marquis de Mirabeau, du 3i jatayier 1767; mais elle y reçoit à la fois une modification et une exception.
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» impose , ou nous apprend à les supporter ; maïs » elle ne nous dit rien pour ceux qui nous viennent 9 de nous, elle nous abandonne à nous-mêmes; elle » nous laisse , \ictimes de nos passions , succomber » à nos vaines douleurs , et nous glorifier encore des » pleurs dont nous aurions dû rougir.
jo C'est ici ta première passion. C'est la seule peut- 9 être qui soit digne de toi. Si tu la sais régir en 30 homme , elle sera la dernière ; tu subjugueras D toutes les autres , et tu n'obéiras qu'à celle de la » vertu.
]» Cette passion n'est pas criminelle , je le sais » bien ; elle est aussi pure que les âmes qui la ressen- » tent. L'honnêteté la forma , l'innocence l'a nourrie. » Heureux amans ! les charmes de la vertu ne font » qu'ajouter pour vous à ceux de l'amour ; et le D doux lien qui vous attend n'est pas moins le prix » de votre sagesse que celui de votre attachement. x> Mais dis-moi y homme sincère , cette passion si » pure t'en a-t-elle moins subjugué ? t'en es-tu moins jD rendu l'esclave ? et si demain elle cessoit d'être in- » nocente , l'étoufferois-tu dès demain ? C'est h pré- » sent le moment d'essayer tes forces ; il n'est plus ï> temps, quand il les faut employer. Ces dangereux » essais doivent se faire loin du péril. On ne s'exerce » point au combat devant l'ennemi ; on s'y prépare 9 avant la guerre; on s'y présente déjà tout pré- » paré.
» C'est une erreur de distinguer les passions en
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» permises et défendues, pour se livrer aux pre- » mières et se refuser aux autres. Toutes sont bon- » nés quand on en reste le maître, toutes sont mau- » vaises quand on s'y laisse assujettir. Ce qui nous » est défendu par la nature, c'est d'étendre nos atta- » chemens plus loin que nos forces; ce qui nous est » défendu par la raison, c'est de vouloir ce que » nous ne pouvons obtenir; ce qui nous est défendu » par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de » nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend » pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas des passions, » mais il dépend de nous de régner sur elles. Tous v les sentimens que nous dominons sont légitimes , D tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un » homme n'est pas coupable d'aimer la femme d'au- » trui , s'il tient cette passion malheureuse asservie i> à la loi du devoir : il est coupable d'aimer sa pro- » pre femme au point d'immoler tout à cet amour. » N'attends pas de moi de longs préceptes de mo- » raie, je n'en ai qu'un seul à te donner , et celui-là » comprend tous les autres. Sois homme; retire ton i> cœur dans les bornes de ta condition. Étudie* » et connois ces bornes ; quelque étroites qu'elles » soient, on n'est pointmalheureux tant qu'on s'y ren- 2> ferme ; on ne l'est que quand on veut les p<isser ; y> on l'est quand, dans ses désirs insensés, on met » au rang des possibles ce qui ne l'est pas ; on l'est » quand on oublie son état d'homme pour s'en for- » ger d'imaginaires, desquels on retombe toujours
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» dans le sien. Les seuls biens dont la privation » coûte sont ceux auxquels on croit avoir droit. » L'évidente impossibilité de les obtenir en détache, » les souhaits sans espoir ne tourmentent point. » Un gueux n'est point tourmenté du désir d'être » roi ; un roi ne veut être dieu que quand il croit » n'être plus homme.
» Les illusions de l'orgueil sont la source de nos Tf> plus grands maux : mais la contemplation de la » misère humaine rend le sage toujours modéré. U » se tient à sa place , il ne s'agite point pour en D sortir ; il n'use point inutilement ses forces pour » jouir de ce qu'il ne peut conserver; et, les em* » ployant toutes à bien posséder ce qu'il a, il est en >i effet plus puissant et plus riche de tout ce qu'il » désire de moins que nous. Être mortel et péris- » sable, irai-je me former des nœuds étemels sur y> cette terre, où tout change, oii tout passe, et » dont je disparoîtrai demain? O Emile, ô mon fils! » en te perdant, que me resteroit-il de moi? Et » pourtant il faut que j'apprenne à te perdre : car » qui sait quand tu me seras ôté ?
» Veux-tu donc vivre heureux et sage , n'attache y> ton cœur qu'à la beauté qui ne périt point : que » ta condition borne tes désirs , que tes devoirs » aillent avant tes penchans : étends la loi de la né- » cessité aux choses morales : apprends à perdre ce » qui peut l'être enlevé : apprends à tout quitter » quand la vertu l'ordonne , à te mettre au-dessus
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» des événemens , à détacher ton cœur sans qu'ils le » déchirent , à être courageux dans l'adversité afin » de n'être jamais misérable , à être ferme dans ton » devoir afin de n'être jamais criminel. Alors tu seras » heureux malgré la fortune , et sage malgré les pas- » sions. Alors tu trouveras dans la possession même » des biens fragiles une volupté que rien ne pourra » troubler ; tu les posséderas sans qu'ils te possèdent , >« et tu sentiras que l'homme, à qui tout échappe, » ne jouit que de ce qu'il sait perdre. Tu n'auras » point , il est vrai , l'illusion des plaisirs imagi- » naires; tu n'auras point aussi les douleurs qui en 9 sont le fruit. Tu gagneras beaucoup à cet échange, » car ces douleurs sont fréquentes et réelles , et ces » plaisirs sont rares et vains. Vainqueur de tant » d'opinions trompeuses , tu le seras encore de celle » qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la V tienne sans trouble et la termineras sans effroi ; tu » t'en détacheras , comme de toutes choses. Que » d'autres, saisis d'horreur , pensent en la quittant » cesser d'être ; instruit de son néant , tu croiras com- » mencer. La mort est la fin de la vie du méchant , n et le commencement de celle du juste. »
Emile m'écoute avec une attention mêlée d'inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. U pressent qu'en lui montrant la nécessité d'exercer la force de l'âme je veux le soumettre à ce dur exercice ; et , comme un blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien , il croit déjà sentir
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sur sa plaie la main douloureuse , mais salutaire , qui l'empêche de tomber en corruption.
Incertain , troublé , pressé de savoir où j'en veux venir, au lieu de répondre, il m'interroge, mais avec crainte. Que faut-il faire ? me dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce- qu'il fout faire, réponds-je d'un ton ferme, il faut quitter Sophie. Que dites-vous? s'écrie-t-il avec emportement: quitter Sophie ! la quitter, la tromper, être un traître, un fourbe , un parjure!... Quoi ! reprends-je en l'interrompant , c'est de moi qu'Emile craint d'apprendre à mériter de pareils noms? Non , continue-t-il avec la même impétuosité, ni de vous ni d'un autre; je saurai , malgré vous , conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.
Je me suis attendu à cette première furie : je la laisse passer sans m'émouvoir. Si je n'avois pas la modération que je lui prêche, j'aurois bonne grâce à la lui prêcher ! Emile me connoît trop pour me croire capable d'exiger de lui rien qui soit mal , et il sait bien qu'il feroit mal de quitter Sophie, dans le sens qu'il donne à ce mot. Il attend donc enfin que je m'explique. Alors je reprends mon discours.
a Croyez -vous, cher Emile, qu'un homme, en » quelque situation qu'il se trouve, puisse être plus » heureux que vous Têtes depuis trois mois ? Si » vous le croyez , détrompez-vous. Avant de goûter » les plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le bon- 3D heur. Il n'y a rien au-delà de ce que vous avez