‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 193 sur 233 · LIVRE V. 4î · texte numérisé non relu

LIVRE V. 4î

x> senti. La félidté (Jes sens est passagère ; l'état habi- » tuel du cœur y perd toujours. Vous avez plus joui » par l'espéf^nce que vous ne jouirez jamais en réa- 9 lité. L'imagination qui pare ce qu'on désire l'aban- » donne dans la possession. Hors le seul Être existant » par lui-même il n'y a rien de beau que ce qui n'est 7> pas. Si cet état eût pu durer toujours , vous auriez » trouvé le bonheur suprême. Mais tout ce qui tient » h l'homme se sent de sa caducité ; tout est fini , 9 tout est passager dans la vie humaine ; et quand » rétat qui nous rend heureux dureroit sans cesse , » l'habitude d'en jouir nous en ôteroit le goût. Si y> rien ne change au dehors, le cœur change; le » bonheur nous quitte , ou nous le quittons.

» Le temps que vous ne mesuriez pas s'écouloit » durant votre délire. L'été finit, l'hiver s'approche. » Quand nous pourrions continuer nos courses dans )» une saison si rude, on ne le souffriroit jamais. Il 9 faut bien, malgré nous, changer de manière de » vivre ; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans vos » yeux impatiens que cette difficulté ne vous embar- » rasse guère : l'aveu de Sophie et vos propres désirs » vous suggèrent un moyen facile d'éviter la neige et » de n'avoir plus de voyage à faire pour l'aller voir. » L'expédient est commode sans doute ; mais le prin- » temps venu, la neige fond et le mariage reste ; il y » faut penser pour toutes les saisons.

» Vous voulez épouser Sophie , et il n'y a pas cinq )» mois que vous la connoissez ! Vous voulez l'épou-

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» ser, non parce qu'elle vous coDvient , mais parce 3» qu'elle vous plaît; comme si l'amour ne se trompoit » jamais sur les convenances , et que ceux qui com- » mencent par s'aimer ne finissent jamais par se hair! » Elle est vertueuse , je le sais ; mais en est-ce assez? » suffit-il d'être honnêtes gens pour se convenir? 9 ce n'est pas sa vertu que je mets en doute, c'est » son caractère. Celui d*une femme se montre-t-il en » un jour?Savez-vous en combien de situations il » faut l'avoir vue pourconnoitreàfond son humeur? y> Quatre mois d'attachement vous répondent-ils de » toute la vie ? Peut-être deux mois d'absence vous » feront-ils oublier d'elle ; peut-être un autre n'at- » tend-il que votre éloignement pour vous efïacer » de son cœur; peut-être, à votre retour, la trouve- » rez-vous aussi indifférente que vous l'avez trouvée » sensible jusqu'à présent Les sentimens ne dépen- » dent pas des principes ; elle peut rester fort hon- 9 nête et cesser de vous aimer. Elle sera constante » et fidèle, je penche à le croire; mais qui vous ré- » pond d'elle et qui lui répond de vous tant que » vous ne vous êtes point mis à l'épreuve ? Attendrez- » vous pour cette épreuve qu'elle vous devienne inu- » tile? Attendrez- vous, pour vous connoître, que D vous ne puissiez plus vous séparer ?

» Sophie n'a pas dix-huit ans, à peine en passez- » vous vingt-deux; cet âge est celui de l'amour, » mais non celui du mariage. Quel père et quelle » mère de famille! Eh! pour savoir élever des en-

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» fans , attendez au moins de cesser de Tétre. Savez- » vous à combien de jeunes personnes les fatigues 3» de la grossesse supportées avant Tâge ont afibibli » la constitution , ruiné la santé , abrégé la vie ? j> Savez-vous combien d'enfans sont restés languiss> sans et foibles faute d'avoir été nourris dans un » corps assez formé ? Quand la mère et Tenfant croisse sent à la fois , et que la substance nécessaire àl'ac- » croissement de chacun des deux se partage , ni l'un D ni l'autre n'a ce que lui destinoit la nature : com- » ment se peut-il que tous deux n'en souffrent pas? » Ou je connois fort mal Emile , ou il aimera mieux » avoir plus tard une femme et des enfans robustes, » que de contenter son impatience aux dépens de » leur vie et de leur santé.

» Parlons de vous. En aspirant à l'état d'époux et » de père, en avez- vous bien médité les devoirs? » En devenant chef de famille vous allez devenir » inembre de l'état. Et qu'est-ce qu'être membre de » l'état? le savez -vous? Vous avez étudié vos de- » voirs d'homme, mais ceux de citoyen les con- » noissez - vous ? savez -vous ce que c'est que gou- » vememenè, lois, patrie? Savez-vous à quel prix » il vous est permis de vivre, et pour qui vous devez » mourir ? Vous croyez avoir tout appris , et vous » ne savez rien encore. Avant de prendre une place » dans l'ordre civil , apprenez à le connoître et à » savoir quel rang vous y convient.

» Emile , il faut quitter Sophie : je ne dis pas

x> l'abandonner; si. vous en étiez capable , elle seroit » trop heureuse de ne vous avoir point épousé : il » la faut quitter pour revenir digne d'elle. Ne soyez >» pas assez vain pour croire déjà la mériter. 0 com- » bien il vous reste à faire ! Venez remplir celte » noble tâche ; venez apprendre à supporter 1'^ » sence; venez gagner le prix de la fidélité, afin qu'à » votre retour vous puissiez vous honorer de quel- » que chose auprès d'elle , et demander sa main , » non comme une grâce , mais comme une récom- » pense. »

Non encore exercé à lutter contre lui-même^ non encore accoutumé à désirer une chose et à en vouloir une autre, le jeune homme ne se rend pas; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuseroit-il au bonheur qui l'attend ? Ne seroit-ee pas dédaigner la main qui lui est offerte que de tarder à l'accepter ? Qu'estil besoin de s'éloigner d'elle pour s'instruire de ce qu'il doit savoir ? Et quand cela seroit nécessaire j pourquoi ne lui laisseroit-il pas , dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour? Qu'il soit son époux , et il est prêt à me suivre ; qu'ils soient

unis, et il la quitte sans crainte Vous unir pour

vous quitter, cher Emile, quelle contradiction! Il est beau qu'un amant puisse vivre sans sa maîtresse; mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires : il faut que vous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré

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