LIVRE V
VOUS. Hé bien ! soyez content , et , puisque vous n'obéissez pas à la raison , reconnoissez un autre maître. Vous n'avez pas oublié l'engagement que vous avez pris avec moi. Emile, il faut quitter Sophie ; je le veux.
A ce mot il baisse la tête, se tait, rêve un moment, et puis, me regardant avec assurance, il me dit : Quand partons-nous ? Dans huit jours , lui disje ; il faut préparer Sophie à ce départ. Les femmes sont plus foibles, on leur doit des ménagemens ; et cette absence n'étant pas un devoir pour elle comme pour. vous, il lui est permis de la supporter avec moins de courage.
Je ne suis que trop tenté de prolonger jusqu'à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours ; mais j'abuse depuis long-temps de l'indulgence des lecteurs ; abrégeons pour finir une fois. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu'il vient de montrer à son ami ? Pour moi, je le crois ; c'est de la vérité même de son amour qu'il doit tirer cette assurance. Il seroit plus confus devant elle s'il lui en coutoit moins de la quitter ; il la quitteroit en coupable , et ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête : mais plus le sacrifice lui coûte , plus il s'en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. Il n'a pas peur qu'elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard : O Sophie! lis dans mon cœur, et sois fidèle ; tu n'as pas un amant sans vertu.
43o EMILE.
La fière Sophie , de son coté , tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s'e& force d y paroitre insensible ; mais comme elle n'a pas , ainsi qu'Emile , l'honneur du combat et de la victoire , sa fermeté se soutient moins. Elle pleure , elle gémit en dépit d'elle , et la frayeur d'être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n'est pas de* vant son amant qu'elle pleure, ce n'est pas à lui qu'elle montre ses frayeurs ; elle étoufferoit plutôt que de laisser échapper un soupir en sa présence : c'est moi qui reçois ses plaintes, qui vois ses larmes , qu'elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites et savent se déguiser : plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter; elle sent que son sort est dans mes mains.
Je la console , je la rassure , je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux : qu'elle lui garde la même fidélité qu'il aura pour elle, et dans deux ans il le sera, je le jure. Elle m'estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des deux envers l'autre. Leurs cœurs, leur vertu , ma probité , la confiance de leurs pa* rens, tout les rassure. Mais que sert la raison contre la foiblesse ? Ils se séparent comme s'ils ne dévoient plus se voir.
C'est alow que Sophie se rappelle les regrets d'Eucharis , et se croit réellement à sa place. Ne laissons point durant l'absence réveiller ces fantasques