LIVRE V. 43l
amours. Sophie, lui dis-je un jour, faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui votre Télémaque. afin qu'il apprenne à lui ressembler ; et qu'il vous donne le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Étudiez-y les devoirs des honnêtes femmes, et songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange plaît à tous deux, et leur donne de la confiance. Enfin vient le triste jour, il faut se séparer.
Le digne père de Sophie, avec lequel j'ai tout concerté, m'embrasse en recevant mes adieux; puis, me prenant à part, il me dit ces mots d'un ton grave et d'un accent un peu appuyé : « J'ai tout fait pour vous » complaire; je savois que je traitois avec un homme » d'honneur : il ne me reste qu'un mot à vous dire. » Souvenez-vous que votre élève a signé son contrat » de mariage sur la bouche de ma fille. »
Quelle différence dans la contenance des deux amans! Emile, impétueux, ardent, agité, hors de lui, pousse des cris, verse des torrens de pleurs sur les mains du père , de la mère, de la fille , embrasse en sanglotant tous les gens de la maison , et répète mille fois les mêmes choses avec un désordre qui feroit rire en toute autre -occasion. Sophie, morne, pâle, l'œil éteint, le regard sombre, reste en repos, ne dit rien, ne pleure point, ne voit personne, pas même Emile. Il a beau lui prendre les mains, la presser dans ses bras; elle reste immobile, insensible à ses pleurs , à ses caresses , à tout ce qu'il fait ; il
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est déjà parti pour elle. Combien cet objet est plus touchant que la plainte importune et les regrets bruyans de son amant ! Il le voit, il le sent, il en est navré : je l'entraîne avec peine : si je le laisse encore un moment , il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu'il emporte avec lui cette triste image. Si jamais il est tenté d'oublier ce qu'il doit à Sophie, en la lui rappelant telle qu'il la vit au moment de son départ il faudra qu'il ait le cœur bien aliéné si je ne le ramène pas à elle.