‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 199 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Je tiens pour maxime incontestable que quiconque n'a vu qu'un peuple , au lieu de connoître les hommes , ne connoit que les gens avec lesquels il a vécu. Voici donc encore une autre manière déposer la même question des voyages : Suffit-il qu'un homme bien élevé ne connoisse que ses compatriotes , ou s'il lui importe de connoitre les hommes en général ? Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez combien la solution d'une question difficile dépend quelquefois de la manière de la poser.

Mais j pour étudier les hommes y faut-il parcourir la terre entière? Faut-il aller au Japon observer les Européens? Pour connoitre l'espèce faut-il connoitre tous les individus ? Non : il y a des hommes qui se ressemblent si fort , que ce n'est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix François les a tous vus. Quoiqu'on n'en puisse pas dire autant des Anglois et de quelques autres peuples, il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre et spécifique , qui se tire par induction , non de l'observation d'un seul de ses membres , mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connoit les hommes , comme celui qui a vu dix François connoit les François.

Il ne suffit pas pour s'instruire de courir les pays , il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux , et les tourner vers l'objet qu'on veut connoitre. Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres , parce qu'ils

ignorent Fart de penser; que, dans la lecture, leur esprit est au moins guidé par Tauteur, et que, dans leurs voyages , ils ne savent rien voir d'eux-mêmes. D'autres ne s'instruisent point, parce qu'ils ne veulent pas s'instruire. Leur objet est si différent que qeluî-là ne les frappe guère; c'est grand hasard si l'on voit exactement ce qu'on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du monde le François est celui qui voyage le plus ; mais, plein de ses usages , il confond tout ce qui n'y ressemble pas. U y a des François dans tous les coins du monde. U n'y a point de pays où l'on trouve plus de gens qui aient voyagé qu'on en trouve en France. Avec cela pourtant, de tous les peuples de l'Europe, celui qui en voit le plus les connoit le moins. L'Anglois voyage aussi, mais d'une autre manière; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse angloise voyage, la noblesse irançoise ne voyage point; le peuple françois voyage , le peuple anglois ne voyage point. Cette différence me paroit honorable au dernier. Les François ont presque toujours quelque vue d'intérêt dans leurs voyages : mais les Anglois ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n'est par le commerce et les mains pleines ; quand ils y voyagent , c'est pour y verser leur argent , non pour vivre d'industrie ; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu'ils s'instruisent mieux chez l'étranger que ne font les François, qui ont un tout autre objet en

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