LIVRE V
richesses, car elles ne vous coûteront pas plus à garder. La richesse et le crédit s'étayent mutuellement; Tun se soutient toujours mal sans l'autre.
J'ai plus d'expérience que vous, cher Emile; je vois mieux la difficulté de votre projet. Il est beau pourtant , il est honnête , il vous rendroit heureux en effet : efforçons-nous de l'exécuter. J'ai une proposition à vous faire : consacrons les deux ans que nous avons pris jiisqu'à votre retour à choisir un asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille, à l'abri de tous les dangers dont je viens de vous parler. Si nous réussissons, vous aurez trouvé le vrai bonheur vainement cherché par tant d'autres, et vous n'aurez pas regret à votre temps. Si nous ne réussissons pas , vous serez guéri d'une chimère ; vous vous consolerez d'un malheur inévitable, et vous vous soumettrez à la loi de la nécessité.
Je ne sais si tous mes lecteurs apercevront jusqu'oîi va nous mener cette recherche ainsi proposée ; mais je sais bien que si , au retour de ses voyages , commencés et continués dans cette vue, Emile n'en revient pas versé dans toutes les matières de gouvernement, de mœurs publiques et de maximes d'état de toute espèce, il faut que lui ou moi soyons bien dépourvus, l'un d'intelligence, et l'autre de jugement.
Le droit politique est encore à naître , et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais. Grotius, le maître IX. 29
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de tous nos savans en cette partie y n'est qu'un enfant , et , qui pis est , un enfant de mauvaise foi. Quand j'entends élever Grotius jusqu'aux nues et couvrir Hobbes d'exécration, je vois combien d'hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables, ils ne diffèrent que par les expressions. Ils diffèrent aussi par la méthode. Hobbes s'appuie sur des sophismes , et Grotius sur des poètes : tout le reste leur est commun. (*)
Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernemens établis ; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études.
Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernemens tels qu'ils existent est obligé de les réunir toutes deux ; il faut savoir ce qui doit être, pour bien juger de ce qui est. La plus grande difficulté pour éclaircir ces importantes matières est d'intéresser un particuher à les discuter, de répondre à ces deux questions, Que m'importe? et, Qu'y puis-je faire? Nous avons mis notre Emile en état de se répondre à toutes deux.
La deuxième difficulté vient des préjugés de l'en-
(*) Voyez, sur Hobbes et Grotius , la note au cbap. i du Lirre i <1u Contrat social (tome Y» page m de cette édition).