‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 206 sur 233 · LIVRE V. 45l · texte numérisé non relu

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fance , des maximes dans lesquelles on a été nourri , surtout de la partialité des auteurs, qui, parlant toujours de la vérité dont ils ne se soucient guère , ne songent qu'à leur intérêt dont ils ne parlent point. Or, le peuple ne donne ni chaires, ni pensions, ni places d'académies : qu'on juge comment ses droits doivent être établis par ces gens-là ! J'ai fait en sorte que cette difficulté fût encore nulle pour Emile. A peine sait-il ce que c'est que gouvernement; la seule chose qui lui importe est de trouver le meilleur : son objet n'est point de faire des livres; et si jamais il en fait, ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances , mais pour établir les droits de l'humanité.

Il reste une troisième difficulté plus spécieuse que solide, et que je ne veux ni résoudre ni proposer : il me suffît qu^elIe n'effraie point mon zèle; hien sûr qu'en des recherches de cette espèce, de grands talens sont moins nécessaires qu'un sincère amour de la justice et un vrai respect pour la vérité. Si donc les matières de gouvernement peuvent être équitablement traitées , en voici , selon moi , le cas , ou jamais.

Avant d'observer il faut se faire des règles pour ses observations ; il faut se faire une échelle pour y rapporteur les mesures qu'on prend. Nos principes de droit politique sont cette échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays.

Nos élémens seront clairs, simples, pris immédia-

tement dans la nature des choses. Ils se formeront des questions discutées entre nous , et que nous ne convertirons en principes que quand elles seront suffisamment résolues.

Par exemple, remontant d'abord à l'état de nature, nous examinerons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés ou indépendans; s'ils se réunissent volontairement ou par force ; si jamais la force qui les réunit peut former un droit permanent, par lequel cette force antérieure oblige, même quand elle est surmontée par une autre, en sorte que, depuis la force du roi Nembrot, qui, dit-on, lui soumit les premiers peuples , toutes les autres forces qui ont détruit celle-là soient devenues iniques et usurpatoires, et qu'il n'y ait plus de légitimes rois que les descendans de Nembrot ou ses ayant-cause; ou bien si cette première force venant à cesser, la force qui lui succède oblige à son tour, et détruit l'obligation de l'autre , en sorte qu'on ne soit obligé d'obéir qu'autant qu'on y est forcé, et qu'on en soit dispensé sitôt qu'on peut faire résistance : droit qui, ce semble, n'ajouteroit pas grand'chose à la force, et ne seroit guère qu'un jeu de mots.

Nous examinerons si l'on ne peut pas dire que toute maladie vient de Dieu , et s'il s'ensuit pour cela que ce soit un crime d'appeler le médecin.

Nous examinerons encore si l'on est obligé en conscience de donner sa bourse à un bandit qui nous ta demande sur un grand chemin, quand même on

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pourroit la lui cacher, car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance :

Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire autre chose qu'une puissance légitime, et par conséquent soumise aux lois dont elle tient son être.

Supposé qu'on rejette ce droit de force, et qu'on admette celui de la nature ou l'autorité paternelle comme principe des sociétés, nous rechercherons la mesure de cette autorité, comment elle est fondée dans la nature, et si elle a d'autre raison que l'utilité de l'enfant, sa foiblesse, et l'amour naturel que le père a pour lui : si donc la foiblesse de l'enfant venant à cesser, et sa raiàon à mûrir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation, par conséquent son propre maître, et indépendant de tout autre homme , même de son père ; car il est encore plus sûr que le fils s'aime lui-même, qu'il n'est sûr que le père aime le fils :

Si , le père mort , les enfans sont tenus d'obéir à leur aîné, ou à quelque autre qui naura pas pour eux l'attachement naturel d'un père ; et si , de race en race , il y aura toujours un chef unique , auquel toute la famille soit tenue d'obéir. Auquel cas on chercheroit comment l'autorité pourroit jamais être partagée , et de quel droit il y auroit sur la terre entière plus d'un chef qui gouvernât le genre humain.

Supposé que les peuples se dussent formés par choix , nous distinguerons alors le droit du fait ; et nous demanderons si , s'étant ainsi soumis à leurs

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frères , oncles ou parens , non qu'ils y fussent obligés , mais parce qu'ils l'ont bien voulu , cette sorte de société ne rentre pas toujours dans l'association libre et volontaire.

Passant ensuite au droit d'esclavage , nous examinerons si un homme peut légitimement s'aliéner à un autre , sans restriction , sans réserve , sansr aucune espèce de condition ; c'est-à-dire s'il peut renoncer à sa personne, à sa vie, à sa raison, à son moi, à toute moralité dans ses actions , et cesser en un mot d'exister avant sa mort, malgré la nature qui le charge immédiatement de sa propre conservation, et malgré sa conscience et sa raison qui lui prescrivent ce qu'il doit faire et ce dont il doit s'abstenir.

Que s'il y a quelque réserve , quelque restriction dans l'acte d'esclavage , nous discuterons si cet acte ne devient pas alors un vrai contrat , dans lequel chacun des deux contractans , n'ayant point en cette qualité de supérieur commun (i) , restent leurs propres juges quant aux conditions du contrat, par conséquent libres chacun dans cette partie , et maîtres de le rompre sitôt qu'ils s'estiment lésés.

Que si donc un esclave ne peut s'aliéner sans réserve à son maître , comment un peuple peut-il s'aliéner sans réserve à son chef? et si l'esclave reste juge de l'observation du contrat par son maître,

(i) S'ils en avoieut un, ce snpérienr commun ne seroit autre que le souverain ; et alors le droit d'esclavage , fondé sur le droit de souveraineté, n'en seroit pas le principe.

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