‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 218 sur 233 · LIVRE V. 48 ï · texte numérisé non relu

LIVRE V. 48 ï

VOUS? Ou je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à peu près ainsi :

« A quoi je me fixe ? à rester tel que vous m'avez » fait être, et à n'ajouter volontairement aucune » autre chaîne à celle dont me chargent la nature et » les lois. Plus j'examine l'ouvrage des hommes dans » leurs institutions , plus je vois qu'à force de vouloir » être indépendans ils se font esclaves, et qu'ils usent » leur liberté même en vains efforts pour l'assurer. » Pour ne pas céder au torrent des choses , ils se font » mille attachemens; puis, sitôt qu'ils veulent faire » un pas , ils ne peuvent , et sont étonnés de tenir » à tout. Il me semble que pour se rendre libre on » n'a rien à faire ; il suffit de ne pas vouloir cesser » de l'être. C'est vous, ô mon maître ! qui m'avez fait » libre en m'apprenant à céder à la nécessité. Qu'elle y> vienne quand il lui plaît , je m'y laisse entraîner D sans contrainte ; et , comme je ne veux pas la corn- » battre, je ne m'attache à rien pour me retenir. J'ai » cherché dans nos voyages si je trouverois quelque y> coin de terre oîi je pusse être absolument mien ; » mais en quel lieu parmi les hommes ne dépend- » on plus de leurs passions ? Tout bien examiné, j'ai » trouvé que mon souhait même étoit contradic- » toire ; car , dussé-je ne tenir à nulle autre chose , » je tiendrois au moins à la terre où je me serois fixé ; » ma vie seroit attachée à cette terre comme ^celle » des dryades l'étoit à leurs arbres; j'ai trouvé qu'em- )) pire et liberté étant deux mots incompatibles ^ je IX. 3i

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9 né pouvois être maître d'une chaumière qu'en ces- » sant de l'être de moi.

Hoc erai m w>tis, modus agri non iià magnus, (*)

» Je me souviens que mes biens furent la cause de j) nos recherches. Vous prouviez très-soUderaent que » je ne pouvois garder à la fois ma richesse et ma » liberté : mais quand vous vouliez que je fusse à la » fois libre et sans besoins , vous vouliez deux choses j> incompatibles ; car je ne saurois me tirer de la déj> pendance des hommes qu'en rentrant sous celle de » la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que » mes parens m'ont laissée ? Je commencerai par n'en j> point dépendre ; je relâcherai tous les liens qui D m'y attachent : si on me la laisse^ elle me restera; )> si on me 1 ote, on ne m'entraînera point avec elle. m Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais » je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, je » ^erai libre. Je ne le serai point seulement en tel » pays , en telle contrée ; je le serai par toute la terre. » Pour moi toutes les chaînes de l'opinion sont briy> sées , je ne connois que celles de la nécessité. J'ap- D pris à les porter dès ma naissance, et je les porterai » jusqu'à la mort, car je suis homme; et pourquoi » ne saurois-je pas les porter étant libre , puisque » étant esclave il les faudroit bien porter encore , et » celle de l'esclavage pour surcroît ?

(*) HoBAT., Lib. II, sat. 6, v. i.

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