‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 219 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

» Que m'importe ma condition sur la terre? que » m'importe où que je sois ? Partout où il y a des » hommes, je suis chez mes frères; partout où il n'y i> en a pas , je suis chez moi. Tant que je pourrai T> rester indépendant et riche , j'ai du bien pour » vivre, et je vivrai. Quand mon bien m'assujettira , » je l'abandonnerai sans peine ; j'ai des bras pour » travailler, et je vivrai. Quand mes bras me man- » queront , je vivrai si l'on me nourrit, je mourrai si V l'on m'abandonne : je mourrai bien aussi quoiqu'on D ne m'abandonne pas; car la mort n'est pas une » peine de la pauvreté , mais une loi de la nature. » Dans quelque temps que la mort vienne, je la dé- » fie , elle ne me surprendra jamais faisant des pré- » paratifs pour vivre ; elle ne m'empêchera jamais » d'avoir vécu.

» Voilà , mon père , à quoi je me fixe. Si j'étois » sans passions, je serois, dans mon état d'homme, j> indépendant comme Dieu même , puisque ne vouy> lant que ce qui est , je n'aurois jamais à lutter » contre la destinée. Au moins , je n'ai qu'une chaîne , » c'est la seule que je porterai jamais , et je puis m'en » glorifier. Venez donc, donnez -moi Sophie , et je » suis libre. » (*)

(*) Presque toutes les pensées de ce discours d*Émile à son gonyemeur se retrouvent dans un des meilleurs traités de Sénèque , avec un mérite au moins égal dans la manière de les exprimer.

« Virtus fortiter stabit, quidquid evenerit fertt ^ omnemque temporum difficultatem sciet Ugem esse naturte Ego laboribus quanticumque

— a Cher Emile, je suis bien aise d'entendre sorp tir de ta bouche des discours d'homme , et d'en 7i voir les sentimens dans ton cœur. Ce désintéresse- » ment outré ne me déplaît pas à ton âge. Il dimi- » nuera quand tu auras des enfans , et tu seras alors D précisément ce que doit être un bon père de fa- » mille et un homme sage. Avant tes voyages je sa- 9 vois quel en seroit l'effet ; je savois qu'en regardant » de près nos institutions tu serois bien éloigné d'y » prendre la confiance qu'elles ne méritent pas. C'est v en vain qu'on aspire à la liberté sous la sauve- » garde des lois. Des lois! oîi est-ce qu'il y en a ? et » où est-ce qu'elles sont respectées? Partout tu n'as » vu régner sous ce nom que l'intérêt particulier et » les passions des hommes. Mais les lois étemelles de » la nature et de l'ordre existent. Elles tiennent lieu » de loi positive au sage ; elles sont écrites au fond D de son cœur par la conscience et par la raison ; j» c'est à celles-là qu'il doit s'asservir pour être libre ; » et il n'y a d'esclave que celui qui fait mal, car il le » fait toujours malgré lui. La liberté n'est dans au- » cune forme de gouvernement, elle est dans le cœur

eruiU parebo Qutd enim ad rem an frustum panis desU, cui nom

deest posse mori?

> Ego terras omnes tanquam meas videbo, meas tanquam omnium,... Uhicumque homo est, iUïc beneficio locus est..... Ego divUtas et prœ^ sentes et absentes œquè contemnam; nec si alibi Jacebunt tristior, née si cirôà mefttlgebunt animosior. Egoforiunam nec venientem senHam nec

recedentem Nihil opinionis causé, omnia conscientiœ faciam. » De

Vità beatày cap. i5, ao, ^4 et iS.

Page 1