LIVRE V. /^S
» de rbomme libre, il la porte partout avec lui. » L'homme vil porte partout la servitude. L'un seroit » esclave à Genève , et l'autre libre à Paris.
» Si je te parlois des devoirs du citoyen , tu me » demanderois peut-être où est la patrie , et tu croi- » rois m'avoir confondu. Tu te tromperois pourtant, » cher Emile ; car qui n'a pas une patrie a du moins » un pays. Il y a toujours un gouvernement et des » simulacres de lois sous lesquels il a vécu tranquille. » Que le contrat social n'ait point été observé , » qu'importe si l'intérêt particulier l'a protégé comme » auroit fait la volonté générale , si la violence pu- » blique l'a garanti des violences particulières, si le V mal qu'il a vu faire lui a fait aimer ce qui étoit p bien , et si nos institutions mêmes lui ont fait con- » noître et haïr leurs propres iniquités? O Emile! où » est l'homme de bien qui ne doit rien à son pays ? » Quel qu'il soit , il lui doit ce qu'il y a de plus pré- » cieux pour l'homme , la moralité de ses actions et » Tamour de la vertu. Né dans le fond d'un bois , il » eût vécu plus heureux et plus libre; mais n'ayant » rien à combattre pour suivre ses penchans, il eût » été bon sans mérite , il n'eût point été vertueux , x> et maintenant il sait l'être malgré ses passions. La » seule apparence de l'ordre le porte à le connoître , n à l'aimer. Le bien public, qui ne sert que de préi> texte aux autres, est pour lui seul un motif réel. » Il apprend à se combattre , à se vaincre , à sacri- » fier son intérêt à l'intérêt commun. Il n'est pas
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» vrai qu'il ne tire aucun profit des lois ; elles lui » donnent le courage d'être juste , même parmi les 9 méchans. Il n'est pas vrai qu'elles ne l'ont pas » rendu libre, elles lui ont appris à régner sur lui.
D Ne dis donc pas , Que m'importe où que je sois? » Il t'importe d'être où tu peux remplir tous tes de- » voirs; et l'un de ces devoirs est l'attachement pour » le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te proté- » gèrent enfant, tu dois les aimer étant homme. Tu » dois vivre au milieu d'eux , ou du moins en lieu » d'où tu puisses leur être utile autant que tu peux » l'être , et où ils sachent où te prendre si jamais ils » ont besoin de toi. Il y a telle circonstance où un » homme peut être plus utile à ses concitoyens hors » de sa patrie que s'il vivoit dans son sein. Alors il » doit n'écouler que son zèle et supporter son exil y> sans murmure ; cet exil même est un de ses devoirs. » Mais toi , bon Emile , à qui rien n'impose ces douy> loureux sacrifices, toi qui n'as pas pris le triste » emploi de dire la vérité aux hommes, va vivre au yt milieu d'eux , cultive leur amitié dans un doux » commerce, sois leur bienfaiteur, leur modèle: ton » exemple leur servira plus que tous nos livres , et » le bien qu'ils te verront faire les touchera plus que y> tous nos vains discours.
» Je ne t'exhorte pas pour cela d'aller vivre dans » les grandes villes ; au contraire , un des exemples j> que les bons doivent donner aux autres est celui » de la vie patriarcale et champêtre , la première vie
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» de rhomme , la plus paisible , la plus naturelle et » la plus douce à qui n'a pas le cœur corrompu* Heu- » reux , mon jeune ami , le pays où Ton n'a pas be« » soin d'aller chercher la paix dans un désert ! Mais » où est ce pays? Un homme bienfaisant satisfait mal » son penchant au milieu des villes, où il ne trouve » presque à exercer son zèle que pour des intrigans y> ou pour des fripons. L'accueil qu'on y fait aux 2) fainéans qui viennent y chercher fortune ne fait » qu'achever de dévaster le pays, qu'au contraire il » faudroit repeupler aux dépens des villes. Tous les V hommes qui se retirent de la grande société sont » utiles précisément parce qu'ils s'en retirent, puis- » que tous ses vices lui viennent d'être trop nom- » breuse. Ils sont encore utiles lorsqu'ils peuvent ra- » mener dans les lieux déserts, la vie, la culture et 1» l'amour de leur premier état. Je m'attendris en son- » géant combien , de leur simple retraite , Emile et D Sopliie peuvent répandre de bienfaits autour d'eux, 2> combien ils peuvent vivifier la campagne et rani- » mer le zèle éteint de l'infortuné villageois. Je crois » voir le peuple se multiplier, les champs se fertiliser,, » la terre prendre une nouvelle parure , la multi- » tude et l'abondance transformer les travaux en » fêtes , les cris de joie et les bénédictions s'élever du » milieu des jeux rustiques autour du couple aima- D ble qui les a ranimés. On traite Tâge d'or de chi- 2> mère , et c'en sera toujours une pour quiconque a » le cœur et le goût gâtés. U n'est pas même vrai
» qu'on le regrette, puisque ces regrets sont toujours » vains. Que faudroit-il donc pour le Ëiire renaître ? » Une seule chose , mais impossible , ce seroit de » l'aimer.
» Il semble déjà renaître autour de l'habitation de » Sophie ; vous ne ferez qu'achever ensemble ce que » ses dignes parens ont commencé. Mais, cher Emile, 9 qu'une vie si douce ne te dégoûte pas des devoirs » pénibles , si jamais ils te sont imposés : souviens- » toi que les Romains passoient de la charrue au con- )> sulat. Si le prince ou l'état t'appelle au service de » la patrie , quitte tout pour aller remplir dans le }> poste qu'on t'assigne , l'honorable fonction de ci- » toyen. Si cette fonction t'est onéreuse , il est un » moyen honnête et sûr de t'en affranchir, c'est de la » remplir avec assez d'intégrité pour qu'elle ne te » soit pas long-temps laissée. Au reste , crains peu » l'embarras d'une pareille charge; tant qu'il y aura » des hommes de ce siècle , ce n'est pas toi qu'on » viendra chercher pour servir l'état. »
Que ne m'est-il permis de peindre le retour d'Emile auprès de Sophie, et la fin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l'amour conjugal qui les unit ! amour fondé sur l'estime qui dure autant que la vie; sur les vertus qui ne s'effacent point avec la beauté ; sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable , et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourroient plaire sans être utiles; et