LIVRE IV
plus on la veut fuir , plus on la sent ; et l'on meurt de frayeur durant toute sa vie , en murmurant contre la nature , des maux qu'on s'est faits en loffensant.
Homme , ne cherche plus l'auteur du mal ; cet auteur c'est toi-même. Il n'existe point d'autre mal que celui que tu &is ou que tu souffres , et l'un et l'autre te vient de toi. Le mal général ne peut être que dans le désordre , et je vois dans le système du monde un ordre qui ne se dément point. Le mal particulier n'est que dans le sentiment de l'être qui souffre ; et ce sentiment l'homme ne l'a pas reçu de la nature , il se l'est donné. La douleur a peu de prise sur quiconque , ayant peu réfléchi , n'a ni souvenir ni prévoyance. Otez nos funestes progrès , ôtez nos erreurs et nos vices , ôtez l'ouvrage de l'homme , et tout est bien.
Où tout est bien rien n'est injuste. La justice est inséparable de la bonté ; or la bonté est l'eifet nécessaire d'une puissance sans borne et de l'amour de soi , essentiel à tout être qui se sent. Celui qui peut tout étend , pour ainsi dire , son existence avec celle des êtres. Produire et conserver sont l'acte perpétuel de la puissance ; elle n'agit point sur ce qui n'est pas ; Dieu n'est pas le dieu des morts , il ne pourroit être destructeur et méchant sans se nuire. Celui qui peut tout ne peut vouloir que ce qui est bien (i). Donc
(i) Quand les anciens appeloient optimus maximus le Dieu su* IX. 4
rÊtre souverainement bon , parce qu'il est souveraitiement puissant, doit être aussi souverainement •juste ; autrement il se contrediroit lui-raéme , car l'amour de Tordre qui le produit s'appelle bonté y et Tamour de Tordre qui le conserve s'appelle justice.
' Dieu , dit-on , ne doit rien à ses créatures. Je crois qu'il leur doit tout ce qu'il leur promit en leur donnant Têtre. Or c'est leur promettre un bien que de leur en donner l'idée et de leur en faire sentir le besoin. Plus je rentre en moi , plus je me consulte , et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois Juste y et tu seras heureux. Il n'en est rien pourtant , à considérer l'état présent des choses ; le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée ! La conscience s'élève et murmure contre son auteur ; elle lui crie en gémissant : Tu m'as trompé !
Je t'ai trompé , téméraire ! et qui te Ta dit ? Ton âme est elle anéantie? As-tu cessé d'exister? OBrutus! ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant ; ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes. Pourquoi dis-tu , la vertu n'est rien , quand tu vas jouir du prix de la tienne ? Tu vas mourit* , penses - tu : non , tu vas
préme, ils dîsoient très-Trai : mais en disant maxîmus optimus, ils auroient parlé plus exactement; puisque sa bonté yient de sa puissance | il est bon parce <pi'il est grand.