LIVRE V
jusqu'ici je ne me suis permis de détails agréables que ceux dont j'ai cru voir l'utilité. Quitterois-je cette règle à la fin de ma tâche ? Non ; je sens aussibien que ma plume est lassée. Trop foible pour des travaux de si longue haleine, j'abandonnerois celuici s'il étoit moins avancé : pour ne pas le laisser imparfait, il est temps que j'achève.
Enfin je vois naître le plus charmant des jours d'Emile- et le plus heureux des miens ; je vois couronner mes soins , et je commence d'en goûter le firuit. Le digne couple s'unit d'une chaîne indissoluble, leur bouche prononce et leur cœur confirme des sermens qui ne seront point vains : ils sont époux. En revenant du temple ils se laissent conduire ; ils ne savent où ils sont, où ils vont , ce qu'on fait autour d'eux. Ils n'entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troublés ne voient plus rien. O délire ! ô foiblesse humaine ! le sentiment du bonheur écrase l'homme, il n'est pas assez fort pour le supporter.
Il y a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage, prendre un ton convenable avec les nouveaux époux. La morne décence des uns et le propos léger des autres me semblent également déplacés. J'aimerois mieux qu'on laissât ces jeunes cœurs se replier sur eux-mêmes et se livrer à une agitation qui n'est pas sans charme ^ que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance, ou pour les embarrasser par de mauvaises
plaisanteries , qui, dussent-elles leur plaire en tout autre temps, leur sont très -sûrement importunes un pareil jour.
Je vois mes deux jeunes gens , dans la douce langueiu* qui les trouble , n'écouter aucun des discours qu'on leur tient. Moi , qui veux qu'on jouisse de tous les jours de la vie , leur en laisserai-je perdre un si précieux ? Non , je veux qu'ils le goûtent , qu'ils le savourent , qu'il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable , et, les menant promener à l'écart, je les rappelle à eux-mêmes en leur parlant d'eux. Ce n'est pas seulement à leurs oreilles que je veux parler , c'est à leurs cœurs; et je n'ignore pas quel est le sujet unique dont ils peuvent s'occuper ce jour-là. .
Mes enfans , leur dis-je en les prenant tous deux par la main, il y a trois ans que j'ai vu naître cette flamme vive et pure qui fait votre bonheur aujourd'hui. Elle n'a Ëiit qu'augmenter sans cesse ; je vois dans vos yeux qu'elle est à son dernier degré de véhémence ; elle ne peut plus que s'affoiblir. Lecteurs, ne voyez-vous pas les transports, les emportemens , les sermens d'Emile, l'air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de la mienne, et les tendres protestations que leurs yeux se font mutuellement de s'adorer jusqu'au dernier soupir ? Je les laisse faire , et puis je reprends.
J'ai souvent pensé que si l'on pouvoit prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage , on auroit le