LIVRE- V
paradis sur la terre. Cela ne s'est jamais vu jusqu'ici. Mais si la chose n'est pas tout-à-fait impossible , vous êtes bien dignes Tun et l'autre de donner un exemple que vous n'aurez reçu dé personne , et que peu d'époux sauront imiter. Voulez-vous , mes enfans , que je vous dise un moyen que j'imagine pour cela , et que je crois être le seul possible?
Ils se regardent en souriant et se moquant de ma simplicité. Emile me remercie nettement de ma recette, en disant qu'il croit que Sophie en a une meilleure, et que quant à lui celle-là lui suffit. Sophie approuve , et paroit tout aussi confiante. Cependant à travers son air de raillerie je crois démêler un peu de curiosité. J'examine Emile ; ses yeux ardens dévorent les charmes de son épouse; c'est la seule chose dont il soit curieux, et tous mes propos ne l'embarrassent guère. Je souris à mon tour en disant en moimême , Je saurai bientôt te rendre attentif.
La différence presque imperceptible de cesmouvemens secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes , et bien contraire aux préjugés reçus ; c'est que généralement les hommes sont moins constans que les femmes , et se rebutent plus tôt qu'elles de l'amour heureux. La femme pressent de loin l'inconstance de l'homme , et s'en inquiète (i) ; c'est ce
(i) En France les femmes se détachent les premières; et cela doit être , parce que ayant peu de tempérament, et ne voulant que des hommages , quand un mari n'en rend plus , on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays , au contraire , c'est le mari qui
qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s'attiédir^ forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu'il prit autrefois pour lui plaire , elle pleure, elle s'humilie à son tour, et rarement avec le même succès. L'attachement et les soins gagnent les cœurs , mais ils ne les recouvrent guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l'amour dans le mariage.
Elle est simple et facile, reprends-je ; c'est de continuer d'être amans quaqd on est époux. En effet, dit Emile en riant du secret, elle ne nous sera pas pénible.
Plus pénible à vous qui parlez que vous ne pensez peut-être. Laissez -moi, je vous prie, le temps de m'expliquer.
Les nœuds qu'on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner plus de force qu'il n'en doit avoir. La fidélité qu'il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits; mais le pouvoir qu'il donne à chacun des deux sur l'autre est de trop. La contrainte et l'amour vont mal ensemble , et le plaisir ne se commande
se détache le premier; cela doit étrt encore, parce que les femmes, fidèles mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d'elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d'exceptions ; mais je crois maintenant que ce sont des vérités générales. (*)
(*) Cette note , prise dam le manuscrit autographe , sauf le mais qa*il a pla à Féditenr de i Soi d*ajonter de son chef, n'est dans aucune éditiou antérieure à la sienne.