LIVRE V
pas. Ne rougissez point , ô Sophie ! et ne songez pas à An'r. A Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie ! mais il s'agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet souffrez, entre un époux et un père, des discoui*s que vous ne supporteriez pas ailleurs.
Ce n'est pas tant la possession que l'assujettissement qui rassasie , et l'on garde pour une fille entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses , et un droit des plus doux témoignages de l'amour? C'est le désir mutuel qui fait le droit, la nature n'en connoît point d'autre. La loi peut restreindre ce droit, mais elle ne sauroit l'étendre. La volupté est si douce par elle-même ! doitelle recevoir de la triste gêne la force qu'elle n'aura pu tirer de ses propres attraits? Non, mes enfans, dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous devez la fidélité , non la complaisance. Chacun des deux ne peut être qu'à l'autre, mais nul des deux ne doit être à l'autre qu'autant qu'il lui plaît
S'il est donc vrai , cher Emile , que vous vouliez être l'amant de votre femme, qu'elle soit toujours votre maîtresse et la sienne; soyez amant heureux , mais respectueux ; obtenez tout de l'amour sans rien exiger du devoir , et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels et de-
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mande d'être vaincue ; mais , avec de la délicatesse et du véritable amour , Tamant se trompe-t-il sur la volonté secrète? Ignore- 1- il quand le cœur et les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser ? Que chacun des deux, toujours maître de sa personne et de ses caresses , ait droit de ne les dispenser à l'autre qu'à sa propre volonté. Souvenez-vous toujours que , même dans le mariage , le plaisir n'est légitime que quand le désir est partagé. Ne craignez pas , mes enfans, que cette loi vous tienne éloignés; au contraire , elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire , et préviendra la satiété. Bornés uniquement l'un à l'autre , la nature et l'amour vous rapprocheront assez.
A ces propos et d'autres semblables, Emile se fâche, se récrie; Sophie, honteuse, tient son éventail sur ses yeux , et ne dit rien. Le plus mécontent des deux, peut-être, n'est pas celui qui se plaint le plus. J'insiste impitoyablement : je fais rougir Emile de son peu de délicatesse ; je me rends caution pour Sophie qu'elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler, on se doute bien qu'elle n'ose me démentir. Emile , inquiet , consulte les yeux de sa jeune épouse ; il les voit , à travers leur embarras, pleins d'un trouble voluptueux qui le rassure contre le risque de la confiance. Il se jette à ses pieds , baise avec transport la main qu'elle lui tend, et jure que, hors la fidéUté promise , il renonce à tout autre droit sur elle. Sois, lui dit-il, chère épouse, l'arbitre de
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