LIVRE V
rant la main , ne prononce que ce seul mot , mais d'un ton qui va chercher l'âme, Vingratl Emile est si béte qu'il n'entend rien à cela. Moi je l'entends ; j'écarte Emile , et je prends à son tour Sophie en particulier.
Je vois, lui dis-je^ la raison de ce caprice. On ne sauroit avoir plus de délicatesse ni l'employer plus mal à propos. Chère Sophie , rassurez-vous ; c'est un homme que je vous ai donné , ne craignez pas de le prendi*e pour tel : vous avez eu les prémices de sa jeunesse ; il ne l'a prodiguée à personne, il la conservera long-temps pour vous.
« Il faut, ma chère enfant, que je vous explique » mes vues dans la conversation que nous eûmes tous » trois avant-hier. Vous n'y avez peut-être aperçu » qu'un art de ménager vos plaisirs pour les rendre » durables. O Sophie ! elle eut un autre objet plus » digne de mes soins. En devenant votre époux , » Emile est devenu votre chef; c'est à vous d'obéir, » ainsi l'a voulu la nature. Quand la femme res- » semble à Sophie , il est pourtant bon que l'homn^ie 2> soit conduit par elle ; c'est encore une loi de la » nature ; et c'est pour vous rendre autant d'autorité 3» sur son cœur que son sexe lui en donne sur votre » personne, que je vous ai faite l'arbitre de ses plai- » sirs. Il vous en coûtera des privations pénibles ; » mais vous régnerez sur lui si vous savez régner sur » vous ; et ce qui s'est déjà passé me montre que cet j» art difficile n'est pas au-dessus de votre courage.