‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 229 sur 233 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

J'iTOis libre , j'étois heureux , ô mon maître ! vous m'aviez fait un cœur propre à goûter le bonheur, et vous m'aviez donné Sophie ; aux délices deFamour, aux épanchemens de l'amitié , une famille naissante ajoutoit les charmes de la tendresse paternelle , tout m'annonçoit une vie agréable , tout me promettoit une douce vieillesse , et une mort paisible dans les bras de mes enfans. Hélas ! qu'est devenu ce temps heureux de jouissance et d'espérance , où l'avenir embellissoit le présent, où mon cœur, ivre de sa joie, s'abreuvoit chaque jour d'un siècle de félicité? Tout s'est évanoui comme un songe : jeune encore , j'ai tout perdu, femme, enfans, amis, tout enfin, jusqu'au commerce de mes semblables. Mon cœur a été déchiré par tous ses attachemens; il ne tient plus qu'au moindre de tous, au tiède amour d'une vie sans plaisirs, mais exempte de remords. Si je survis long-temps à mes pertes, mon sort est de vieillir et mourir seul, sans jamais revoir un visage d'homme , et la seule Providence me fermera les yeux.

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En cet état , qui peut m'engager encore à prendre soin de cette triste vie que j'ai si peu de raison d'aimer? Des souvenirs , et la consolation d'être dans Tordre en ce monde en m'y soumettant sans murmure aux décrets étemek. Je suis mort dans tout ce qui m'étèit cher; j'attends sans impatience et sans crainte que ce qui reste de moi rejoigne ce que j'ai perdu.

Mais vous, mon cher maître, vivez-vous? êtesvous mortel encore sur cette terre d'exil avec votre Emile , ou si déjà vous habitez avec Sophie la patrie des âmes justes? Hélas! où que vous soyez vous êtes mort pour moi , mes yeux ne vous verront plus, mais mon cœur s'occupera de vous sans cesse. Jamais je n'ai mieux connu le prix de vos soins qu'après que la dure nécessité m'a si cruellement Ëiit sentir ses coups et m'a tout ôté excepté moi. Je suis seul, j'ai tout perdu; mais je me reste, et le désespoir ne m'a point anéanti. Ces papiers ne vous parviendront pas, je ne puis l'espérer; sans doute ils périront sans avoir été vus d'aucun homme : mais n'importe, ils sont écrits , je les rassemble , je les lie , je les continue, et c'est à vous que je les adresse : c'est à vous que je veux tracer ces précieux souvenirs qui nourrissent et navrent mon cœur ; c'est à vous que je veux rendre compte de moi , de mes séntimens , de ma conduite, de ce cœur que vous m'avez donné. Je dirai tout, le bien, le mal, mes douleurs, mes plaisirs , mes fautes ; mais je crois n'avoir rien a dire qui puisse déshonorer votre ouvrage.

Mon bonheur; a été précoce ; il coHimença dès ma naissance , il devoit finir avant ma mort. Tous les jours de mon enfance ont été des jours fortunés , passés dans la liberté , dans la joie ainsî que dans ji'innpcence ; je n'appri$ jamais |i distingua mes instructions de mes plaisirs. Toujs les homiQes se rap* pelleot avec attendrissement hs j^eux de leur enfance ; mais je suis le sfeul peut-ètne qui ne mêle point à ces doux souvenirs c^ux des pleurs qu'on lui fit verser. Hélas ! si je fîisse mort enfant , j'aurois déjà joui de la vie et n'en auroîs pa$ connu Les re^t^!

Je devins jeun^ homme et ne cessai point d'être heureux. Dans l'âge de$ passions je formois ma raison par mes sens ; ce qui sert à tromper les autres fut pour moi le chemin de la vérité. J'appris à juger sainement des cho3es qui m'environnoient et de l'intérêt qqe j'y devois prendre ; j'en jugeois sur des principes vrais et simples; l'autorité, l'opinion, n'altéroient point mes jugen^^ns* Pour découvrir les rapports des choses entre ^les , j'étudiois les rapports de chacune d'elles à moi : par deux termes connus j'apprenois à trouver le troisième ; pour connoître l'univers par tout ce qui pouvoit m'intéresser, il me suffit de me conPQÎtre ; ma plac^ assignée , tout fiit trouvé.

J'appris ainsi que la première sagesse ^t de vouloir ce qui est , et de régler spn cœur sur sa destinée. Voilà tout ce qui dépend de nous , me disiez- vous ; tout le reste est de nécessité. Celui qni lutte Ip plus

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contre son sort est le moins sage et toujours le plus malheureux; ce qu'il peut changer à sa situation le soulage moins que le trouble intérieur quUl se donne pour cela ne le tourmente. Il réussit rarement, et ne gagne rien à réussir. Mais quel être sensible peut vivre toujours sans passions , sans attachemens ? Ce n'est pas un homme ; c'est une brute , ou c'est un dieu. Ne pouvant donc me garantir de toutes les aflections qui nous lient aux choses, vous m'apprîtes du moins à les choisir , à n'ouvrir mon âme qu'aux plus nobles, à ne l'attacher qu'aux plus dignes objets qui sont mes semblables , à étendre pour ainsi dire le moi humain sur toute l'humanité , et à me préserver ainsi des viles passions qui le concentrent.

Quand mes sens éveillés par l'âge me demandèrent une compagne , vous épurâtes leur feu par les sentimens; c'est par l'imagination qui les anime que j'appris à les subjuguer. J'aimois Sophie avant même que de la connoître ; cet amour préservoit mon cœur des pièges du vice ; il y portoit le goût des choses belles et honnêtes; il y gravoit en traits inefiaçables les saintes lois de la vertu. Quand je vis enfin ce digne objet de mon culte , quand je sentis l'empire de ses charmes , tout ce qui peut entrer de doux , de ravissant dans une âme , pénétra la mienne d'un sentiment exquis que rien ne peut exprimer. Jours chéris de mes premières amours , jours délicieux , que ne pouvez-vous recommencer sans cesse, et

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remplir désormais tout mon être! je ne voudrois point d'autre éternité.

Vains regrets! souhaits inutiles ! Tout est disparu , tout est disparu sans retour.... Après tant d'ardens soupirs j'en obtins le prix ; tous mes vœux furent comblés. Époux et toujours amant , je trouvai dans la tranquille possession un bonheur d'une autre espèce , mais non moins vrai que dans le délire des désirs. Mon maître, vous croyez avoir connu cette fille enchanteresse. O combien vous vous trompez! Vous avez connu ma maîtresse , ma femme ; mais vous n'avez pas connu Sophie. Ses charmes de toute espèce étoient inépuisables, chaque instant sembloit les renouveler, et le dernier jour de sa vie m'en montra que je n'avois pas connus.

Déjà père de deux enfans , je partageois mon temps entre une épouse adorée et les chers fruits de sa tendresse ; vous m'aidiez à préparer à mon fils une éducation semblable à la mienne; et ma fille, sous les yeux de sa mère, eût appris à lui ressembler. Toutes mes affaires se bornoient au soin du patrimoine de Sophie : j'avois oublié ma fortune pour jouir de ma félicité. Trompeuse félicité ! trois fois j'ai senti ton inconstance. Ton terme n'est qu'un point, et lorsqu'on est au comble il faut bientôt décUner. Étoit-ce par vous, père cruel, que devoit commencer ce déclin? Par quelle fatalité pûtes-vous quitter cette vie paisible que nous menions ensemble ? comment mes empressemens vous rebutèrent-

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ik de moi ? Vous vous complaisiez dans votre ouvrage ; je le voyois , je le sentois , j^en étok sûr. Tons parussiez heureux de mon bonheur ; les tendres caresses de Sophie sembloient flatter votre cœur paternel ; vous nous aimiez , vous vous plaisiez avec nous y et vous nous quittâtes! Sans votre retraite je serois heureux encore; mon fils vivroit peut-être, ou d'autres mains n'auroient point fermé ses yeux. Sa mère, vertueuse et chérie, vivroit elle-même dans les bras de son époux. Retraite funeste qui m'a livré sans retour aux horreurs à» mon sort! Non , jamais sous vos yeux le eitime et ses peines n'eussent approché de ma ihrtaille; en l'abandonn^mt vous m'avez (ait plus de numx que vous ne m'aviez fait de biens en toute ma vie:

Bient6t le ciel cessa de bénir une maison que vous n'habidea pluSi Les maux, les afflictions se succédoient sans relâche. En peu de mdis nous perdîmes le père, la mèi^e de Sophie, et enfin sa fille ^ sa charmante fille qu'elle avoit tant désirée, qu'elle idolâtroit , qu'elle vouloit suivre. A ce dernier coup sa* constance ébranlée acheva de l'abandonner. Jusqu^à ce temps, contente et paisible dans sa solitude, elle avoit ignoré les amertumes de la vie , elle n- avoit point armé contre les coups du sort cette âme sensible* et facile à s^'afiecter. Elle sentit ces pertes comme on sent ses premiers malheurs : aussi ne fu^ rent-elles que les commencemens des nôtres. Rien ne pouvoit tarir ses pleurs : la mort dfe sa fille lui

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fit sentir plus vivement celle de sa mère ; elle appeloit sans cesse Tune ou Tautre en gémissant; elle Ëiisoit retentir de leurs noms et de ses regrets tous les lieux oii jadis elle avoit reçu leurs innocentes caresses; tous les objets qui les lui rappeloient aigrissoient ses douleurs. Je résolus de Féloigner de ces tristes lieux. Tavois dans la capitale ce qu^on appelle des affaires , et qui n'en avoient jamais été pour moi jusqu'alors : je lui proposai d'y suivre une amie qu'elle s'étoit faite au voisinage , et qui étoit obligée de s'y rendre avec son mari. Elle y consentit, pour ne point se séparer de moi, ne pénétrant pas mon motif. Son affliction lui étoit trop chère pour chercher à la calmer. Partager ses regrets , pleurer avec elle, étoit Ja seule consolation qu'on pût lui donner.

En approchant de ta capitale, je me sentis frappé d'une impression funeste que je n'avois jamais éprouvée auparavant. Les plus tristes pressentimens s'élevoient dans mon sein : tout ce que j'avois vu , tout ce que vous m'aviez dit des grandes villes, me faisoit trembler sur le séjour de celle-ci. Je m'effrayois d'exposer une union si pure à tant de dangers qui pouvoient l'altérer. Je frémissois , en regardant la triste Sophie, de songer que j'entraînois moi-même tant de vertus et de charmes dans ce gouffre de préjugés et de vices ott vont se perdre de toutes parts l'innocence et le bonheur.

Cependant, sûr d'elle et de moi, je méprisois cet avis de la prudence , que je prenois pour un vain

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pressentiment; en m'en laissant tourmenter je le traitois de chimère. Hélas ! je n'imaginois pas le voir si tôt et si cruellement justifié. Je ne songeois guère que je n*allois pas chercher le péril dans la capitale , jnais qu'il m'y suivoit.

Comment vous parler des deux ans que nous passâmes dans cette fatale ville , et de Teffet cruel que fit sur mon âme et sur mon sort ce séjour empoisonné ? Vous avez trop su ces tristes catastrophes , dont le souvenir, effacé dans des jours plus heureux, vient aujourd'hui redoubler mes regrets en me ramenant à leur source. Quel changement produisit en lAoi ma complaisance pour des liaisons trop aimables que l'habitude commençoit à tourner en amitié! Gomment l'exemple et l'imitation, contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, l'amenèrent-ils insensiblement à ces goûts frivoles que, plus jeune, j'avois su dédaigner? Qu'il est différent de voir les choses distrait par d'autres objets , ou seulement occupé de ceux qui nous frappent ! Ce n'étoit plus le temps où mon imagination échauffée ne cherchoit que Sophie et rebutoit tout ce qui n'étoit pas elle. Je ne la cherchois plus , je la possédois , et son charme embellissoit alors autant les objets qu'il les avoit défigurés dans ma première jeunesse. Mais bientôt ces mêmes objets affoiblirent mes goûts en les partageant. Usé peu à peu sur tous ces amusemens frivoles , mon cœur perdoit insensiblement son premier ressort et devenoit incapable de chaleur et

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de force : j'erroîs avec inquiétude d'un plaisir à l'autre; je cherchois tout et je m'ennuyois de tout; je ne me plaisois qu'où je n'étois pas , et m'étourdissois pour m'amuser. Je sentois une révolution dont je ne voulois point me convaincre ; je ne me laissois pas le temps de rentrer en moi , crainte de ne m'y plus retrouver. Tous mes attachemens s'étoient relâchés , toutes mes affections s'étoient attiédies : j'avois mis un jargon de sentiment et de morale à la place de la réalité. J'étois un homme galant sans tendresse, un stoïcien sans vertus , un sage occupé de folies ; je n'avois plus de votre Emile que le nom et quelques discours. Ma franchise , ma liberté , mes plaisirs , mes devoirs, vous, mon fils, Sophie elIe-iAême, tout ce qui jadis animoit, élevoit mon esprit et faisoit la plénitude de mon existence , en se détachant peu à peu de moi , sembloit m'en détacher moimême , et ne laissoit plus dans mon âme affaissée qu'un sentiment importun de vide et d'anéantissement. Enfin je n'aimois plus, ou croyois ne plus aimer. Ce feu terrible , qui paroissoit presque éteint, couvoit sous la cendre pour éclater bientôt avec plus de fureur que jamais.

Changement cent fois plus inconcevable! Comment celle qui faisoit la gloire et le bonheur de ma vie en fit-elle la honte et le désespoir? Comment décrirois-je un si déplorable égarement ? Non , jamais ce détail affreux ne sortira de ma plume ni de ma bouche ; il est trop injurieux à la mémoire de la IX. 33

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plus digne des femmes , trop accablant , trop horrible à mon souvenir, trop décourageant pour la vertu ; j'en mourrois cent fois avant qu'il fût achevé. Morale du monde, pièges du vice et de l'exemple, trahisons d'une fausse amitié, inconstance et foi- Liesse humaine , qui de nous est à votre épreuve ? Ah! si Sophie a souillé sa vertu, quelle femme osera compter sur la sienne? Mais de quelle trempe unique dut être une âme qui put revenir de si loin à tout ce qu'elle fut auparavant !

C'est de vos enfans régénérés que j'ai à vous parler. Tous leurs égaremens vous ont été connus : je n'en dirai que ce qui tient à leur retour à eux-mêmes et sert à lier les événemens.

Sophie consolée, ou plutôt distraite par son amie et par les sociétés où elle l'entraînoit, n'avoit plus ce goût décidé pour la vie privée et pour la retraite : elle avoit oublié ses pertes et presque ce qui lui étoit resté. Son fils , en grandissant, alloit devenir moins dépendant d'elle , et déjà la mère apprenoit à s'en passer. Moi-même je n'étois plus son Emile , je n'étois que son mari ; et le mari d'une honnête femme , dans les grandes villes, est un homme avec qui l'on garde en public toutes sortes de bonnes manières, mais qu'on ne voit point en particulier. Long-temps nos coteries furent les mêmes. Elles changèrent insensiblement. Chacun des deux pensoit à se mettre à son aise loin de la personne qui avoit droit d'inspection sur lui. Nous n'étions plus un , nous étions deux : le

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ton du monde nous avoit divisés , et nos cœurs ne se rapprochoient plus ; il n'y avoit que nos voisins de campagne et amis de ville qui nous réunissent quelquefois. La femme , après m'avoir fait souvent des agaceries auxquelles je ne résistois pas toujours sans peine , se rebuta , et s'attachant tout-à-fait à Sophie en devint inséparable. Le mari vivoit fort lié avec son épouse , et par conséquent avec la mienne. Leur conduite extérieure étoit régulière et décente ; mais leurs maximes auroient dû m'effrayer. Leur bonne intelligence venoit moins d'un véritable attachement que d'une indifférence commune sur les dévoila de leur état. Peu jaloux des droits qu'ils avoient l'un sur l'autre , ils prétendoient s'aimer beaucoup plus en se passant tous leurs goûts sans contrainte, et ne s'offensant point de n'en être pas l'objet. Que mon mari vive heureux, sur toute chose, disoit la femme : que j'aie ma femme pour amie, je suis content, disoit le mari. Nos sentimens , poursuivoient-ils , ne dépendent pas de nous, mais nos procédés en dépendent : chacun met du sien tout ce qu'il peut au bonheur de l'autre. Peut-on mieux aimer ce qui nous est cher que de vouloir tout ce qu'il désire ? On évite la cruelle nécessité de se fuir.

Ce système ainsi mis à découvert tout d'un coup nous eût fait horreur. Mais on ne sait pas combien les épanchemens de l'amitié font passer de choses qui révolteroient sans elle ; on ne sait pas combien une philosophie si bien adaptée aux vices du cœur

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humain, une philosophie qui n'offre, au Heu des sentimens qu'on n'est plus maître d'avoir, au lieu du devoir caché qui tourmente et qui ne profite à personne , que soins , procédés , bienséances , attentions, que franchise, liberté, sincérité, confiance; on ne sait pas , dis-je , combien tout ce qui maintient l'union entre les personnes , quand les cœurs ne sont plus unis, a d'attrait pour les meilleurs naturels, et devient séduisant sous le masque de la sagesse : la raison même auroit peine à se défendre si la conscience ne venoit au secours. C'étoit là ce qui maintenoit entre Sophie et moi la honte de nous montrer un empressement que nous n'avions plus. Le couple qui nousavoit subjugués s'outrageoitsans contrainte, et croyoit s'aimer : mais un ancien respect l'un pour l'autre , que nous ne pouvions vaincre, nous fbrçoit à nous fuir pour nous outrager. En paroissant nous être mutuellement à charge , nous étioi^ plus près de nous réunir qu'eux qui ne se quittoient point Cesser de s'éviter quand on s'offense, c'est être sûrs de ne se rapprocher jamais.

Mais, au moment où l'éloignement entre nous étoit le plus marqué, tout changea de la manière la plus bizarre. Tout à coup Sophie devint aussi sédentaire et retirée qu'elle avoit été dissipée jusqu'alors. Son humeur, qui n'étoit pas toujours égale, devint constamment triste et sombre. Enfermée depuis le matin jusqu'au soir dans sa chambre, sans parler, sans pleurer, sans se soucier de personne, elle ne

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pouvoit souffrir qu'on rinterrompit Son amie ellemême lui devint insupportable; elle le lui dit, et la reçut mal sans la rebuter : elle me pria plus d'une fois de la délivrer d'elle. Je lui fis la guerre de ce caprice dont j'accusois un peu de jalousie; je le lui dis même un jour en plaisantant. Non , monsieur , je ne suis point jalouse, me dit-elle d'un air froid et résolu ; mais j'ai cette femme en horreur : je ne vous demande qu'une grâce, c'est que je ne la revoie jamais. Frappé de ces mots, je voulus savoir la raison de sa haine : elle refusa de répondre. Elle avoit déjà fermé sa porte au mari ; je fus obligé de la fermer à la femme , et nous ne les vîmes plus.

Cependant sa tristesse continuoit et devenoit inquiétante. Je commençai de m'en alarmer; mais comment en savoir la cause qu'elle s'obstinoit à taire? Ce n'étoit pas à cette âme fière qu'on en pouvoit imposer par l'autorité. Nous avions cessé depuis si long-temps d'être les confidens l'un de l'autre, que je fus peu surpris qu'elle dédaignât de m'ouvrir son cœur : il falloit mériter cette confiance; et, soit que sa touchante mélancolie eût réchauffé le mien, soit qu'il fût moins guéri qu'il n'avoit cru l'être , je sentis qu'il m'en coûtoit peu pour lui rendre des soins avec lesquels j'espérois vaincre enfin son si< lence.

Je ne la quittois plus : mais j'eus beau revenir à elle et marquer ce retour par les plus tendres empressemens , je vis avec douleur que je n'avançois

Digrtized by

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rien. Je voulus rétablir les droits d'époux , trop négligés depuis long-temps ; j'éprouvai la plus invincible résistance. Ce n'étoient plus ces refus agaçans, faits pour donner un nouveau prix à ce qu'on accorde ; ce n'étoient pas non plus de ces refus tendres , modestes , mais absolus , qui m'enivroient d'amour et qu'il falloit pourtant respecter : c'étoient les refus sérieux d'une volonté décidée qui s'indigne qu'on puisse douter d'elle. Elle me rappeloit avec force les engagemens pris jadis en votre présence. Quoi qu'il en soit de moi , disoit-elle , vous devez vous estimer vous-même et respecter à jamais la parole d'Emile. Mes torts ne vous autorisent point à violer vos promesses. Vous pouvez me punir , mais vous ne pouvez me contraindre, et soyez sûr que je ne le souOnrai jamais. Que répondre? que faire , sinon tâcher de la fléchir, de la toucher, de vaincre son obstination à force de persévérance ? Ces vains efforts irritoient à la fois mon amour et mon amour-propre. Les difficultés enflammoient mon cœur, et je me faisois un point d'honneur de les surmonter. Jamais peut-être, après dix ans de mariage , après un si long refroidissement , la passion d'un époux ne se ralluma si brûlante et si vive ; jamais , durant mes premières amours , je n'avois tant versé de pleurs à ses pieds : tout fut inutile , elle demeura inébranlable.

J'étois aussi surpris qu'affligé , sachant bien que cette dureté de cœur n'étoit pas dans son caractère. Je ne me rebutai pas ; et si je ne vainquis pas

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son opiniâtreté , j'y crus voir enfin moins de sécheresse. Quelques signes de regret et de pitié, tempéroient Taigreur de ses refus : je jugeois quelquefois qu'ils lui coûtoient ; ses yeux éteints laissoient tomber sur moi quelques regards non moins ti^stes, mais moins farouches, et qui sembloient portés à l'attendrissement. Je pensai que la honte d'un caprice aussi outré l'empêchoit d'en revenir, qu'elle le soutenoit foute de pouvoir l'excuser, et qu'elle n'attendoit peutêtre qu'un peu de contrainte pour paroître céder à la force ce qu'elle n'osoit plus accorder de bon gré. Frappé d'une idée qui flattoit mes désirs , je m'y livre avec complaisance : c'est encore un égard que je veux avoir pour elle, de lui sauver l'embarras de se rendre après avoir si long-temps résisté.

Un jour qu'entraîné par mes transports je joignois aux plus tendres supplications les plus ardentes caresses, je la vis émue ; je voulus achever ma victoire. Oppressée et palpitante , elle étoit prête à succomber ; quand tout à coup changeant de ton, de maintien, de visage, elle me repousse avec une promptitude, avec une violence incroyable, et, me regardant d'un œil que la fureur et le désespoir rendoient effrayant, Arrêtez, Emile, me dit-elle, et sachez que je ne vous suis plus rien : un autre a souillé votre lit , je suis enceinte ; vous ne me toucherez de ma vie. Et sur-le-champ elle s'élance avec impétuosité dans son cabinet, dont elle ferme la porte sur elle.

Je demeure écrasé

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Mon maître , ce n'est pas ici l'histoire des événemens de ma vie ; ils valent peu la peine d'être écrits : c'est l'histoire de mes passions, de mes sentimens, de mes idées. Je dois m'étendre sur la plus terrible révolution que mon cœur éprouva jamais.

Les grandes plaies du corps et de l'âme ne saignent pas à l'instant qu'elles sont faites, elles n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs ; la nature se recueille pour en soutenir toute la violence, et souvent le coup mortel est porté long-temps avant que la blessure se fasse sentir. A cette scène inattendue , à ces mots que mon oreille sembloit repousser, je reste immobile, anéanti, mes yeux se fennent, un froid mortel court dans mes veines; sans être évanoui je sens tous mes sens arrêtés, toutes mes fonctions suspendues ; mon âme bouleversée est dans un trouble universel , semblable au chaos de la scène au moment qu'elle change , au moment que tout fuit et va pren* dre un nouvel aspect.

J'ignore combien de temps je demeurai dans cet état, à genoux comme j'étois, et sans oser presque remuer, de peur de m'assurer que ce qui se passoit n'étoit point un songe. J'aurois voulu que cet étourdissement eût duré toujours. Mais enfin , réveillé malgré moi, la première impression que je sentis fut un saisissement d'horreur pour tout ce qui m'environnoit. Tout à coup je me lève , je m'élance hors de la chambre , je franchis l'escalier sans rien voir, sans rien dire à personne, je sors, je marche à grands

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pas, je m*ëIoigne avec la rapidité d'un cerf qui croit fuir par sa vitesse le trait qu'il porte enfoncé dans son flanc.

Je cours ainsi sans m'arrêter, sans ralentir mon pas, jusque dans un jardin public. L'aspect du jour et du ciel m'étoit à charge ; je cherchois Tobscurité sous les arbres ; enfin , me trouvant hors d'haleine ,

je me laissai tomber demi-mort sur un gazon

Où suis-je? que suis-je devenu? qu'ai-je entendu? quelle catastrophe ! Insensé , quelle chimère as -tu poursuivie? Amour, honneur, foi, vertus, où êtesvous? La sublime, la noble Sophie n'est qu'une infâme ! Cette exclamation que mon transport fit éclater fut suivie d'un tel déchirement de cœur, qu'oppressé par les sanglots , je ne pouvois ni respirer ni gémir : sans la rage et l'emportement qui succédèrent, ce saisissement m'eût sans doute étoufie. O qui pourroit démêler , exprimer cette confusion de sentimens divers que la honte, l'amour, la fureur, les regrets, fattendrissement, la jalousie, l'affreux désespoir, me firent éprouver à la fois? Non, cette situation , ce tumulte ne peut se décrire. L'épanouissement de l'extrême joie , qui d'un mouvement uniforme semble étendre et raréfier tout notre être, se conçoit, s'imagine aisément. Mais quand l'excessive douleur rassemble dans le sein d'un misérable toutes les furies des enfers ; quand mille tiraillemens opposés le déchirent sans qu'il puisse en distinguer un seul ; quand il se sent mettre en pièces par cent forces

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diverses qui l'entraînent en sens contraire , il n'est plus un, il est tout entier à chaque point de douleur, il semble se multiplier pour souffrir. Tel étoit mon état, tel il fut durant plusieurs heures. Comment en faire le tableau ? Je ne dirai pas en des volumes ce que je sentois à chaque instant. Hommes heureux , qui , dans une âme étroite et dans un cœur tiède, ne connoissez de revers que ceux de la fortune , ni de passions qu'un vil intérêt, puissiez-vous traiter toujours cet horrible état de chimère , et n'éprouver jamais les tourmens cruels que donnent de plus dignes attachemens , quand ils se rompent, aux cœurs faits pour les sentir !

Nos forces sont bornées , et tous les transports violens ont des intervalles.^ Dans un de ces momens d'épuisement où la nature reprend haleine pour souffrir, je vins tout à coup à penser à ma jeunesse, à vous, mon maître, à mes leçons; je vins à penser que j'étois homme , et je me demande aussitôt, Quel mal ai-je reçu dans ma personne ? quel crime ai-je commis? qu'ai-je perdu de moi? Si , dans cet instant, tel que je suis, je tombois des nues pour commencer d'exister , serois-je un être malheureux ? Cette réflexion, plus prompte qu'un éclair, jeta dans mon âme un instant de lueur que je reperdis bientôt, mais qui me suffit pour me reconnoître. Je me vis clairement à ma place ; et l'usage de ce moment de raison fut de m'apprendre que j'étois incapable de raisonner. L'horrible agitation qui régnoit dans mon

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âme n'y laissoit à nul objet le temps de se faire apercevoir ; j'étois hors d'état de rien voir, de rien comparer, de délibérer, de résoudre, de juger de rien. C'étoit donc me tourmenter vainement que de vouloir rêver à ce que j'avois à faire, c'étoit sans fruit aigrir mes peines, et mon seul soin devoit être de gagner du temps pour raffermir mes sens et rasseoir mon imagination. Je crois que c'est le seul parti que vous auriez pu prendre vous-même , si vous eussiez été là pour me guider.

Résolu de laisser exhaler la fougue des transports que je ne pouvois vaincre , je m'y livre avec une furie empreinte de je ne sais quelle volupté, comme ayant mis ma douleur à son aise. Je me lève avec précipitation; je me mets à marcher comme auparavant, sans suivre de route déteimlnée : je cours , j'erre de part et d'autre, j'abandonne mon corps à toute l'agitation de mon cœur ; j'en suis les impressions sans contrainte ; je me mets hors d'haleine ; et mêlant mes soupirs tranchans à ma respiration gênée, je me sentois quelquefois prêt à suffoquer.

Les secousses de celte marche précipitée sembloient m'étourdir et me soulager. L'instinct dans les passions violentes dicte des cris, des mouvemens , des gestes , qui donnent un cours aux esprits , et font diversion à la passion : tant qu'on s'agite on n'est qu'emporté ; le morne repos est plus à craindre , il est voisin du désespoir. Le même soir je fis de cette différence une épreuve presque risible, si tout ce qui

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montre la folie et la misère humaine devoit jamais exciter à rire quiconque y peut être assujetti.

Après mille tours et retours faits sans m'en être aperçu, je me trouve au milieu de la ville, entouré de carrosses, à l'heure des spectacles et dans une rue ou il y en avoit un. Tallois être écrasé dans Tembarras, si quelqu'un, me tirant par le bras, ne m'eût averti du danger. Je me jette dans une porte ouverte; c'étoit un café ; j'y suis accosté par des gens de ma connoissance ; on me parle, on m'entraîne je ne sais oîi. Frappé d'un bruit d'instrumens et d'un éclat de lumières, je reviens à moi , j'ouvre les yeux, je regarde : je me trouve dans la salle du spectacle un jour de première représentation, pressé par la foule, et dans l'impuissance de sortir.

Je frémis; mais je pris mon parti. Je ne dis rien , je me tins tranquille , quelque cher que me coûtât cette apparente tranquillité. On fit beaucoup de bruit, on parloit beaucoup, on me parloit : n'entendant rien, que pouvois-je répondre? Mais un de ceux qui m'avoient amené ayant par hasard nommé ma femme, à ce nom funeste je fis un cri perçant qui fut ouï de toute l'assemblée et causa quelque rumeur. Je me remis promptement, et tout s'apaisa. Cependant , ayant attiré par ce cri l'attention de ceux qui m'environnoient , je cherchai le moment de m'évader, et m'approchant peu à peu de la porte, je sortis enfin avant qu'on eût achevé.

En entrant dans la rue et retirant machinalement

ma rnain que j'avois retenue dans mon sein durant toute la représentation , je vis mes doigts pleins de sang, et j'en crus sentir couler sur ma poitrine. J'ouvre mon sein, je regarde, je le trouve sanglant et déchiré comme le cœur qu'il enfermoit. On peut penser qu'un spectateur tranquille à ce prix n'étoit pas fort bon juge de la pièce qu'il venoit d'entendre.

Je me hâtai de fuir , tremblant d'être encore rencontré. La nuit favorisant mes courses, je me remis à parcourir les rues, comme pour me dédommager de la contrainte que je venois d'éprouver : je mar* chai plusieurs heures sans me reposer un moment ; enfin , ne pouvant presque plus me soutenir , et me trouvant près de mon quartier, je rentre chez moi» non sans un affreux battement de cœur : je demande ce que fait mon fils ; on me dit qu'il dort : je me tais et soupire : mes gens veulent me parler; je leur impose silence; je me jette sur un lit, ordonnant qu'on s'aille coucher. Après quelques heures d'un repos pire que l'agitation de la veille , je me lève avant le jour; et, traversant sans bruit les appartemens, j'approche de la chambre de Sophie; là, sans pouvoir me retenir, je vais avec la plus détestable lâcheté couvrir de cent baisers et baigner d'un torrent de pleurs le seuil de sa porte ; puis m'échappant avec la crainte et les précautions d'un coupable^, je.sors doucement du logis , résolu de n'y rentrer de mes jours.

Ici finit ma vive mais courte folie , et je rentrai

5l6 EMILE ET SOPHIE.

dans mon bon sens. Je crois même avoir ùit ce que j'avois dû faire en cédant d'abord à la passion que je ne pouYois vaincre , pour pouvoir la gouverner ensuite après lui avoir laissé quelque essor. Le mouvement que je venois de suivre m'ayant disposé à l'attendrissement, la rage qui m'avoit transporté jusqu'alors fit place à la tristesse , et je commençai à lire assez au fond de mon cœur pour y voir gravée en traits ineffaçables la plus profonde affliction. Je marchois cependant; je m'éloignois du lieu redoutable moins rapidement que la veille, mais aussi sans faire aucun détour. Je sortis de la ville ; et prenant le premier grand chemin , je me mis à le suivre d'une démarche lente et mal assurée qui marquoit la défaillance et l'abattement. A mesure que le jour croissant éclairoit les objets, je croyois voir un autre ciel, une autre terre , un autre univers; tout étoit changé pour moi. Je n'étois plus le même que ia veille , ou plutôt je n'étois plus ; c'étoit ma propre mort que j'avois à pleurer. O combien de délicieux souvenirs vinrent assiéger mon cœur serré de détresse , et le forcer de s'ouvrir à leurs douces images pour le noyer de vains regrets ! Toutes mes jouissances passées venoient aigrir le sentiment de mes pertes , et me rendoient plus de tourmens qu'elles ne m'avoient donné de voluptés. Ah ! qui est-ce qui connoît le contraste affreux de sauter tout d'un coup de l'excès du bonheur à l'excès de la misère , et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y

LETTRE I. Sa-)

préparer ? Hier, hier même , aux pieds d'une épouse adorée , j'étois le plus heureux des êtres ; c'étoit Tamour qui m'asservissoit à ses lois , qui me tenoit dans sa dépendance ; son tyrannique pouvoir étoit Touvrage de ma tendresse, et je jouissois même de ses rigueurs. Que ne m'étoit-il donné de passer le cours des siècles dans cet état trop aimable , à l'estimer, la respecter, la chérir, à gémir de sa tyrannie, à vouloir la fléchir sans y parvenir jamais , à demander , implorer , supplier , désirer sans cesse , et jamais ne rien obtenir ! Ces temps, ces temps charmans de retour attendu, d'espérance trompeuse, valoient ceux mêmes où je la possédois. Et maintenant haï, trahi , déshonoré , sans espoir , sans ressource , je n'ai pas même la consolation d'oser former des souhaits.... Je m'arrêtois, effrayé d'horreur, à l'objet qu'il falloit substitueràcelui qui m'occupoit avec tant de charmes. Contempler Sophie avilie et méprisable ! quels yeux pouvoient souffrir cette profanation ? Mon plus cruel tourment n'étoit pas de m'occuper de ma misère , c'étoit d'y mêler la honte de celle qui l'avoit causée. Ce tableau désolant étoit le seul que je ne pouvois supporter.

La veille , ma douleur stupide et forcenée m'avoit garanti de cette affreuse idée ; je ne songeois à rien qu'à soufirir. Mais, à mesure que le sentiment de mes maux s'arrangeoit pour ainsi dire au fond de mon cœur, forcé de remonter à leur source , je me retraçois malgré moi ce fatal objet Les mouvemens

5a8 EMILE ET SOPHIE.

qui m^étoient échappés en sortant ne marquoient que trop Tindigne penchant qui m'y ramenoit. La haine que je hii devois me coûtoit moins que le dédain qu il y falloit joindre ; et ce qui me déchiroit le plus cruellement n'étoit pas tant de renoncer à elle que d'être forcé de la mépriser.

Mes premières réflexions sur elle furent amères. Si l'infidélité d'une femme ordinaire est un crime, quel- nom falloit-il donner à la sienne? Les âmes viles ne s'abaissent point en faisant des bassesses , elles restent dans leur état ; il n'y a point pour elles d'ignominie parce qu'il n'y a point d'élévation. Les adultères des femmes du monde ne sont que des galanteries; mais Sophie adultère est le plus odieux de tous les monstres : la distance de ce qu'elle est à ce qu'elle fut est immense ; non, il n'y a point d'abaissement, point de crime pareil au sien.

Mais moi, reprenois-je, moi qui laccuse, et qui n'en ai que trop le droit , puisque c'est moi qu'elle offense ; puisque c'est à moi que l'ingrate a donné la mort 9 de quel droit osé-je la juger si sévèrement avant de m'être jugé moi-même, avant de savoir ce que je dois me reprocher de ses torts ! Tu l'accuses de n'être plus la même! O Emile! et toi, n'as-tu point changé? Combien je t'ai vu dans cette grande ville différent près d'elle de ce que tu fus jadis! Âh! son inconstance est l'ouvrage de la tienne. Elle avoit juré det'êlre fidèle; et toi, n'avois-tu pas juré de l'adorer toujours? Tu l'abandonnes, et tu veux

qu'elle te reste ! tu la méprises, et tu veux en être toujours honoré ! C'est ton refroidissement , ton oubli, ton indifférence, qui t'ont arraché de son cœur. Il ne faut point cesser d'être aimable quand on veut être toujours aimé. Elle n'a violé ses sermens qu'à ton exemple ; il falloit ne la point négliger , et jamais elle ne t'eût trahi.

Quels sujets de plainte t'a-t-elle donnés dans la retraite où tu l'as trouvée , et où tu devois toujours la laisser? Quel attiédissement as-tu remarqué dans sa tendresse ? Est-ce elle qui t'a prié de la tirer de ce lieu fortuné ? Tu le sais , elle l'a quitté avec le plus mortel regret. Les pleurs qu'elle y versoit lui étoient plus doux que les folâtres jeux de la ville. Elle y pas- ' soit son innocente vie à faire le bonheur de la tienne : mais elle t'aimoit mieux que sa propre tranquillité. Après t'avoir voulu retenir, elle quitta tout pour te suivre. C'est toi qui du sein de la paix et de la vertu l'entraînas dans l'abîme de vices et de misères où tu t'es toi-même précipité. Hélas ! il n'a tenu qu'à toi seul qu'elle ne fût toujours sage , et qu'elle ne te rendît toujours heureux.

O Emile ! tu l'as perdue ; tu dois te haïr et la plaindre , mais quel droit as-tu de la mépriser ? Es-tu resté toi-même irréprochable ? Le monde n'a-t-il rien pris sur tes mœurs ? Tu n'as point partagé son infidéhté , mais ne l'as-tu pas excusée en cessant d'honorer sa vertu ? Ne l'as-tu pas excitée en vivant dans des lieux où tout ce qui est honnête est en dérision, IX. 34

53o ÉXIL« ET SOPHIE.

OÙ les femmes rougiroient d^être chastes, où le seul prix des vertus de leur sexe est la raillerie et rincrédulité? La foi que tu n'as point violée a-t-elle été exposée aux mêmes risques ? As-tu reçu comme elle ce tempérament de feu qui fait les grandes foiblesses ainsi que les grandes vertus? As-tu ce corps trop formé par Tamour , trop exposé aux périls par ses charmes, et aux tentations par ses sens? O que le sort d'une telle femme est à plaindre ! Quels combats n'a-t-elle point à rendre, sans relâche, sans cesse, contre autrui , contre elle-même ! quel courage invincible , quelle opiniâtre résistance , quelle héroïque fermeté , lui sont nécessaires ! que de dangereuses victoires n'a-t-elle pas à remporter tous les jours, sans autre témoin de ses triomphes que le ciel et son propre cteur ! Et , après tant de belles années ainsi passées à soufirir, combattre et vaincre incessamment, un instant de foiblesse, un seul instant de relâche et d'oubli , souille à jamais cette vie irréprochable, et déshonore tant de vertus! Femme infortunée ! hélas ! un moment d'égarement fait tous tes malheurs et les miens. Oui , son cœur est resté pur , tout me l'assure ; il m'est trop connu pour pouvoir m'abuser. Eh ! qui sait dans quels piége^«dÏK)its les perfides ruses d'une femme vicieuse et jalouse de ses vertus a pu surprendre son innocente simplicité ? N'ai -je pas vu ses regrets, son repentir dans ses yeux ? n'est-ce pas sa tristesse qui m'a ramené moimême à ses pieds? n'est-ce pas sa touchante douleur

LETTJIE I. 53 1

qui m'a rendu toute. ma tendresse ? Ah! ce n'est pas là la conduite artificieuse d'une infidèle qui trompe son mari et qui se complaît dans sa trahison.

Puis , venant ensuite à réfléchir plus en détail sur sa conduite et sur son étonnante déclaration , que ne sentois-je point en voyant cette femme timide et modeste vaincre la honte par la franchise, rejeter une estime démentie par son cœur, dédaigner de conserver ma confiance et sa réputation en cachant une faute que rien ne la forçoit d'avouer, en la couvrant des caresses qu'elle a rejetées, et craindre d'usurper ma tendresse de père pour un enfant qui n'étoit pas de mon sang ! Quelle force n'admirois-je pas dans cette invincible hauteur de courage , qui , même au prix de l'honneur et de la vie, ne pouvoit s'abaisser à la fausseté, et portoit jusque dans le crime l'intrépide audace de la vertu ! Oui , me disoisje avec un applaudisse^ient secret , au sein même de l'ignominie , cette âme forte conserve encore tout son ressort; elle est coupable sans être vile ; elle a pu commettre un crime , mais non pas une lâcheté.

C'est ainsi que peu à peu le penchant de mon cœur me ramenoit en sa faveur à des jug^mens plus doux et plus supportables. Sans la justifier je l'excusois ; sans pardonner ses outrages j'approuvois ses bons procédés. Je me complaisois dans ces sentimens. Je ne pouvois me défaire de tout mon amour ; il eût été trop cruel de le conserver sans estime. Sitôt que je crus lui en devoir encore , je sentis un sou^

53îa ÉMILï: ET SOÏ>HIE.

lagement inespéré. LTiowime est trop foible pour pouvoir conserver long-temps des mouvemens extrêmes. Dans l'excès même du désespoir la Providence nous ménage des consolations. Malgré l'horreur de mon sort , je sentois une sorte de joie à me représenter Sopliie estimable et malheureuse; j'aimois à fonder ainsi l'intérêt que je ne pouvois cesser de prendre à elle. Au lieu de la sèche douleur qui me cousumoit auparavant 9 j'avois la douceur de m'attendrir jusqu'aux larmes. Elle est perdue à jamais pour moi , je le sais , me disois-je; niais du moins j'oserai penser encore à elle , j'oserai la regretter, j'oserai quelquefois encore gémir et soupirer sans rougir.

Cependant j'avois poursuivi ma route, et, distrait par ces idées, j'avois marché tout le jour sans m'en apercevoir, jusqu'à ce qu'enfin , revenant à moi et n'étant plus soutenu par l'animosité de la veille, je me sentis d'une lassitude et d'un épuisement qui demandoient de la nourriture et du repos. Grâces aux exercices de ma jeunesse , j'étois robuste et fort, je ne craignois ni la faim ni la fatigue ; mais mon esprit malade avoit tourmenté mon corps, et vous m'aviez bien plus garanti des passions violentes qu'appris à les supporter. J'eus peine à gagner un village qui étoit encore à une lieue de moi. Comme il y avoit près de trente-six heures que je n'a vois pris aucun aliment, je soupai , et même avec appétit; je me couchai, délivré des fureurs qui m'avoient tant tourmenté , content d'oser penser à Sophie , et pres-

qae joyeux de l'imaginer moins défigurée et plus digne de mes regrets que je n'avois espéré.

Je dormis paisiblement jusqu'au matin. La tristesse et l'infortune respectent le sommeil et laissent du relâche à l'âme; il n'y a que les remords qui n'en laissent point. En me levant je me sentis l'esprit assez calme et en état de délibérer sur ce que j'avois à faire. Mais c'étoit ici la plus mémorable ainsi que la plus cruelle époque de ma vie. Tous mes attachemens étoient rompus ou altérés, tous mes devoirs étoient changés ; je ne tenois plus à rien de la même manière qu'auparavant, je devenois pour ainsi dire un nouvel être. Il étoit important de peser mûrement le parti que j'avois à prendre. J'en pris un provisionnel pour me donner le loisir d'y réfléchir. J'achevai le chemin qui restoit à faire jusqu'à la ville la plus prochaine; j'entrai chez un maître , et je me mis à travailler de mon métier, en attendant que la fermentation de mes esprits fût tout-à-fait apaisée, et que je pusse voir les objets tels qu'ils étoient.

Je n'ai jamais mieux senti la force de l'éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une âme foible , tendre à toutes les impressions , facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers momens cédés à la nature , je me trouvai maître de moimême , et capable de considérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d'un autre. Soumis à la loi de la nécessité , je cessai mes vains murmures , je pliai ma volonté sous l'inévitable joug; je regardai

534 iMILE ET SOPHIE.

le passé comme étranger à moi ; je me supposai corn* mencer de naître; et, tirant de mon état présent les règles de ma conduite , en attendant que j'en fîisse assez instruit , je me mis paisiblement à. Touvrage comme si j'eusse été le plus content des hommes.

Je n'ai rien tant appris de vous dès mon enfance qu'à être toujours tout entier oîi je suis, à ne jamais faire une chose et rêver à une autre, ce qui proprement est ne rien faire et n'être tout entier nulle part. Je n'étois donc attentif qu'à mon travail durant la journée : le soir je reprenois mes réflexions ; et , relayant ainsi l'esprit et le corps l'un par l'autre, j'en tirois le meilleur parti qu'il m'étoit possible sans jamais fatiguer aucun des deux.

Dès le premier soir, suivant le fil de mes idées de la veille , j'examinai si peut^tre je ne prenois point trop à cœur le crime d'une femme, et si ce qui me paroissoit une catastrophe de ma vie n'étoit point un événement trop commun pour devoir être pris si gravement. Il est certain, me disois-je, que partout ofa les mœurs sont en estime les infidélités des femmes déshonorent les maris ; mais il est sûr aussi que dans toutes les grandes villes , et partout où les hommes , plus corrompus, se croient plus éclairés, on tient cette opinion pour ridicule et peu sensée. L'honneur d'un homme, disent-ils, dépend-il de sa femme? son malheur doit-il faire sa honte? et peut-il être déshonoré des vices d'autrui? L'autre morale a beau être sévère, celle-ci paroît plus conforme à la raison*

LETTRE I. 53j

D'ailleurs, quelque jugement qii*on portât de mes procédés, n'étois-je pas, par mes principes, au-dessus de Fopinion publique? Que m'importoit ce qu'on penseroit de moi, pourvu que dans mon propre cœur je ne cessasse point d'être bon, juste, honnête? Étoit-ce un crime d'être miséricordieux? étoit-ce une lâcheté de pardonner une offense? Sur quels devoirs allois-je donc me régler? Avois-je si long-temps dédaigné le préjugé des hommes pour lui sacrifier enfin mon bonheur?

Mais quand ce préjugé seroit fondé , quelle influence peut-il avoir dans un cas si différent des autres? Quel rapport d'une infortunée au désespoir, à qui le remords seul arrache l'aveu de son crime , à ces perfides qui couvrent le leur du mensonge et de la fraude, ou qui mettent l'effronterie à la place de la franchise , et se vantent de leur déshonneur? Toute femme vicieuse, toute femme qui méprise encore plus son devoir qu'elle ne l'offense, est indigne de ménagement; c'est partager son infamie que la tolérer. Mais celle à qui l'on reproche plutôt une faute qu'un vice, et qui l'expie par ses regrets, est plus digne de pitié que de haine; on peut la plaindre et lui pardonner sans honte ; le malheur même qu'on lui reproche est garant d'elle pour l'avenir. Sophie , restée estimable jusque dans le crime, sera respectable dans son repentir; elle sera d'autant plus fidèle, que son cœur, fait pour la vertu , a senti ce qu'il en coûte à l'offenser ; elle aura tout à la fois la fermeté qui la

conserve et la modestie qui la rend aimable ; Thumiliation du remords adoucira cette âme orgueilleuse , et rendra moins tyrannique Tempire que Tamour lui donna sur moi; elle en sera plus soigneuse et moins fière; elle n'aura commis une faute que pour se guérir d'un défaut.

Quand les passions ne peuvent nous vaincre à visage découvert , elles prennent le masque de la sagesse pour nous surprendre , et c'est en imitant le langage de la raison qu'elles nous y font renoncer. Tous ces sophismes ne m'en imposoient que parce qu'ils flattoient mon penchant. J'aurois voulu pouvoir revenir à Sophie infidèle, et j'écoutois avec complaisance tout ce qui sembloit autoriser ma lâcheté. Mais j'eus beau faire, ma raison, moins traitable que mon cœur , ne put adopter ces folies. Je ne pus me dissimuler que je raisonnois pour m'abuser , non pour m'éclairer. Je me disois avec douleur, mais avec force, que les maximes du monde ne font point loi pour qui veut vivre pour soi-même, et que, préjugés pour préjugés, ceux des bonnes mœurs en ont un de plus qui les favorise ; que c'est avec raison qu'on impute à un mari le désordre de sa femme , soit pour l'avoir mal choisie, soit pour la mal gouverner ; que j'étois moi-même un exemple de la justice de cette imputation ; et que , si Emile eût été toujours sage , Sophie n'eût jamais failli ; qu'on a droit de présumer que celle qui ne se respecte pas elle-même respecte au moins son mari y s'il en est

LETTRE ï. 537

digne , et s'il sait conserver son autorité; que le tort de ne pas prévenir le dérèglement d'une femme est aggravé par Tinfamie de le soufifrir ; que les conséquences de l'impunité sont effrayantes, et qu'en pareil cas cette impunité marque dans l'offensé une indifférence pour les mœurs honnêtes, et une bassesse d'âme indigne de tout homme.

Je sentois surtout en mon fait particulier que ce qui rendoit Sophie encore estimable en étoit plus désespérant pour moi : car on peut soutenir ou renforcer une âme foible , et celle que l'oubli du devoir y fait manquer y peut être ramenée par la raison; mais comment ramener celle qui garde en péchant tout son courage , qui sait avoir des vertus dans le crime y et ne fait le mal que comme il lui plaît ? Oui , Sophie est coupable parce qu'elle a voulu l'être. Quand cette âme hautaine a pu vaincre la honte , elle a pu vaincre toute autre passion ; il ne lui en eût pas plus coûté pour m'étre fidèle que pour me déclarer son forfait.

En vain je reviendrois à mon épouse , elle ne reviendroit plus à moi. Si celle qui m'a tant aimé , si celle qui m'étoit si chère a pu m'outrager ; si ma Sophie a pu rompre les premiers nœuds de son cœur; si la mère de mon fils a pu violer la foi conjugale encore entière; si les feux d'un amour que rien n'avoit offensé; si le noble orgueil d'une vertu que rien n'avoit altérée, n'ont pu prévenir sa première Ëiute, qu'est-ce qui préviendroit des rechutes qui ne coû-

tent plus rien? Le premier pas vers le vice est le seul pénible ; on poursuit sans même j songer. Elle n'a plus ni amour, ni vertu, ni estime à ménager; elle n'a plus rien à perdre en m'offensant, pas même le regret de m'oflfenser. Elle connoît mon cœur, elle m'a rendu tout aussi malheureux que je puis l'être ; il ne lui en coûtera plus rien d'achever.

Non , je connois le sien , jamais Sophie n'aimera un homme à qui elle ait donné droit de la mépriser... Elle ne m'aime plus;... l'ingrate ne l'a-t-elle pas dit elle-même? Elle ne m'aime plus, la perfide! Ah! c'est là son plus grand crime : j'aurois pu tout pardonner , hors celui-là.

Hélas ! reprenois-je avec amertume , je parle toujours de pardonner , sans songer que souvent l'offensé pardonne , mais que l'offenseur ne pardonne jamais. Sans doute elle me veut tout le mal qu'elle m'a (ait. Ah ! combien elle doit me haïr !

Emile , que tu t'abuses quand tu juges de l'avenir sur le pasàé! Tout est changé. Vainement tu vivrois encore avec elle ; les jours heureux qu'elle t'a donnés ne reviendront plus. Tu ne retrouveroîs plus ta Sophie , et Sophie ne te retrouveroit plus. Les situations dépendent âes affections qu'on y porte : quand les cœurs changent , tout change ; tout a beau demeurer le même , quand on n'a plus les mêmes yeux on ne voit plus rien comme auparavant.

Ses mœurs ne sont point désespérées, je le sais bien : elle peut être encore digne d'estime , mériter

toute ma tendresse; elle peut me rendre son cœur : mais elle ne peut n^avoir point failli , ni perdre et m'ôter le souvenir de sa faute. La fidélité, la vertu , Tamour, tout peut devenir, hors la confiance; et sans la confiance il n'y a plus que dégoût, tristesse, ennui dans le mariage ; le délicieux charme de l'innocence est évanoui. C'en est fait, c'en est fait; ni près , ni loin , Sophie ne peut plus être heureuse , et je ne puis être heureux que de son bonheur. Cela seul me décide; j'aime mieux souffrir loin d'elle que par elle ; j'aime mieux la regretter que la tourmenter.

Oui , tous nos liens sont rompus , ils le sont par elle. En violant ses engagemens elle m'affranchit des miens. Elle ne m'est plus rien; ne l'a-t-elle pas dit encore ? Elle n'est plus ma femme ; la reverrois-je comme étrangère? Non, je ne la reverrai jamais. Je suis libre ; au moins je dois Têtre ; que mon cœur ne l'est-il autant que ma foi !

Mais quoi! mon affront restera-t-il impuni? Si l'infidèle en aime un autre , quel mal lui fais-je en la délivrant de moi? C'est moi que je punis et non pas elle : je remplis ses vœux à mes dépens. Est-ce là le ressentiment de l'honneur outragé? Oîi est la justice? oîi est la vengeance?

Eh! malheureux! de qui veux-tu te venger? De celle que ton plus grand désespoir est de ne pouvoir plus rendre heureuse. Du moins ne sois pas la victime de ta vengeance. Fais-lui , s'il se peut , quelque

54o ]ÊMILE IT SOPHIE.

mal que tu ne sentes pas. Il est des crimes qu^il faut abandonner aux remords des coupables ; c'est presque les autoriser que les punir. Un mari cruel mérite-t-il une femme fidèle? D'ailleurs , de quel droit la punir , à quel titre ? Es-tu son juge , n'étant même plus son époux? Lorsqu'elle a violé ses devoirs de femme, elle ne s'en est point conservé les droits. Dès l'instant qu'elle a formé d'autres nœuds , elle a brisé les tiens et ne s'en est point cachée : elle ne s'est point parée à tes yeux d'une fidélité qu'elle n'avoit plus; elle ne t'a^ni trahi ni menti; en cessant d'être à toi seul elle a déclaré ne t'étre plus rien. Quelle autorité peut te rester sur elle ? S'il t'en restoit , tu devrois l'abdiquer pour ton propre avantage. Crois-moi , sois bon par sagesse et clément par vengeance. Défie-toi de la colère ; crains qu'elle ne te ramène à ses pieds.

Ainsi tenté par l'amour qui me rappeloit ou par Je dépit qui vouloit me séduire, que j'eus de combats à rendre avant d'être bien déterminé ! et quand je crus l'être , une réflexion nouvelle ébranla tout. L'idée de mon fils m'attendrit pour sa mère plus que rien n'avoit fait auparavant. Je sentis que ce point de réunion l'empêcheroit toujours de m'être étrangère, que les enfans forment un nœud vraiment indissoluble entre ceux qui leur ont donné l'être , et une raison naturelle et invincible contre le divorce. Des objets si chers, dont aucun des deux ne peut ■ s'éloigner, les rapprochent nécessairement; c'est

LETTRE I. 54t

un intérêt commun si tendre , qu'il leur tiendroit lieu de société , quand ils n'en auroient point d'autre. Mais que devenoit cette raison , qui plaidoit pour la mère de mon fils, appliquée à celle d'un enfant qui n'étoit pas à moi? Quoi! la nature elle-même autorisera le crime ! et ma femme , en partageant sa tendresse à ses deux fils , sera forcée à partager son attachement aux deux pères! Cette idée, plus horrible qu'aucune qui m'eût passé dans l'esprit, m'embrasoit d'une rage nouvelle ; toutes les furies rèvenoient déchirer mon cœur en songeant à cet affreux partage. Oui , j'aurois mieux aimé voir mon fils mort que d'en voir à Sophie un d'un autre père. Cette imagination m'aigrit plus, m'aliéna plus d'elle que tout ce qui m'avoit tourmenté jusqu'alors. Dès cet instant je me décidai sans retour ; et , pour ne laisser plus de prise au doute, je cessai de délibérer.

Cette résolution bien formée éteignit tout mon ressentiment. Morte pour moi , je ne la vis plus coupable ; je ne la vis plus qu'estimable et malheureuse , et, sans penser à ses torts, je me rappelois avec attendrissement tout ce qui me la rendoit regrettable. Par une suite de cette disposition , je voulus mettre à ma démarche tous les bons procédés qui peuvent consoler une femme abandonnée ; car quoi que j'eusse affecté d'en penser dans ma colère , et quoi qu'elle en eût dit dans son désespoir, je ne doutois pas qu'au fond du cœur elle n'eût encore

de rattachement pour moi et qu'elle ne seqtît vivement ma perte. Le premier effet de notre séparation devoit être de lui ôter mon fils. Je frémis seulement d'y songer ; et après avoir été en peine d'une vengeance, je pouvois à peine supporter l'idée de cellelà. J'avois beau me dire , en m'irritant, que cet enfant seroit bientôt remplacé par un autre ; j'avois beau appuyer avec toute la force de la jalousie sur ce cruel supplément ; tout cela ne tenoit point devant l'image de Sophie au désespoir en se voyant arracher son enfant. Je me vainquis toutefois ; je formai ^ non sans déchirement , cette résolution barbare ; et la regardant comme une suite nécessaire de la première où j'étois sûr d'avoir bien raisonné , je l'aurois certainement exécutée malgré ma répugnance, si un événement imprévu ne m'eût contraint à la mieux examiner.

U me restoit à faire une autre délibération que je comptois pour peu de chose après celle dont je venois de me tirer. Mon parti étoit pris par rapport à Sophie; il me restoit à le prendre par rapport à moi , et à voir ce que je voulois devenir me retrouvant seul. Il y avoit long-temps que je n'étois plus un être isolé sur la terre : mon cœur tenoit, comme vous me l'aviez prédit , aux attachemens qu'il s'étoit donnés; il s'étoit accoutumé à ne faire qu'un avec ma famille : il falloit l'en détacher, du moins en partie, et cela même étoit plus pénible que de l'en détacher tout-à-fait. Quel vide il se fait en nous, com-

bien on perd de son existence , quand on a te^u à tant de choses, et qu'il faut ne tenir plus qu'à soi, ou, qui pis est, à ce qui nous fait sentir incessamment le détachement du reste! J'avois à chercher si j'étois cet homme encore qui sait remplir sa place dans son espèce quand nul individu ne s'y intéresse plus.

Mais où est-elle cette place pour celui dont tous les rapports sont détruits ou changés? Que faire? que devenir? où porter mes pas? à quoi employer une vie qui ne devoit plus faire mon bonheur ni celui de ce qui m'étoit cher, et dont le sort m'ôtoit jusqu'à l'espoir de contribuer au bonheur de personne? car si tant d'instrumens préparés pour le mien n'avoient fait que ma misère , pouvois-je espérer d'être plus heureux pour autrui que vous ne l'aviez été pour moi ? Non : j'aimois mon devoir encore , mais je ne le voyois plus. En rappeler les principes et les règles, les appliquer à mon nouvel état, n'étoit pas l'affaire d'un moment, et mon esprit fatigué avoit besoin d'un peu de relâche pour se livrer à de nouvelles méditations.

Tavois fait un grand pas vers le repos. Délivré de l'inquiétude de l'espérance , et sûr de perdre ainsi peu à peu celle du désir , en voyant que le passé ne m'étoit plus rien , je tâchois de me mettre tout-à-fait dans l'état d'un homme qui commence à vivre. Je me disois qu'en effet nous ne faisons jamais que commencer, et qu'il n'y a point d'autre liaison dans

notre existence qu'une succession de momens présens, dont le premier est toujours celui qui est en acte. Nous mourons et nous naissons chaque instant de notre vie, et quel intérêt la mort peut-elle nous laisser? S'il n'y a rien pour nous que ce qui sera, nous ne pouvons être heureux ou malheureux que par l'avenir; et se tourmenter du passé c'est tirer du néant les sujets de notre misère. Emile , sois un homme nouveau , tu n'auras pas plus à te plaindre du sort que de la nature. Tes malheurs sont nuls , l'abîme du néant les a tous engloutis; mais ce qui est réel , ce qui est existant pour toi , c'est ta vie, ta santé, ta jeunesse , ta raison , tes talens , tes lumières, tes vertus, enfin, si tu le veux, et par conséquent ton bonheur.

Je repris mon travail , attendant paisiblement que mes idées s'arrangeassent assez dans ma tête pour me montrer ce que j'avois à faire ; et cependant , en comparant mon état à celui qui Tavoit précédé, j'étois dans le calme- : c'est l'avantage que procure indépendamment des événemens toute conduite conforme à la raison. Si l'on n'est pas heureux malgré la fortune, quand on sait maintenir son cœur dans l'ordre , on est tranquille au moins en dépit du sort. Mais que cette tranquilUté tient à peu de chose dans une âme sensible ! Il est bien aisé de se mettre dans l'ordre; ce qui est difficile, c'est d'y rester. Je faillis voir renverser toutes mes résolutions au moment que je les croyois le plus affermies.

J'étbis entré chez le maître sans m'y faire beaucoup remarquer. J'avois toujours conservé dans mes vêtemens la simplicité que vous m'aviez fait aimer ; mes manières n'étoientpas plus recherchées, et Tair aisé d'un homme qui se sent partout à sa place étoit moins remarquable chez un menuisier qu'il ne l'eût été chez un grand. On voyoit pourtant bien que mon équipage n'étoit pas celui d'un ouvrier; mais, à ma manière de me mettre à l'ouvrage, on jugea que je l'avois été , et qu'ensuite avancé à quelque petit poste j'en étois déchu pour rentrer dans mon premier état Un petit parvenu retombé n'inspire pas une grande considération , et l'on me prenoit à peu près au mot sur l'égalité où je m'étois mis. Tout à coup je vis changer avec moi le ton de toute la famille; la familiarité prit plus de réserve; on me regardoit au travail avec une sorte d'étonnement; tout ce que je faisois dans l'atelier ( et j'y faisois tout mieux que le maître ) excitoit l'admiration ; l'on sembloit épier tous mes mouvemens, tous mes gestes : on tâchoit d'en user avec moi comme à l'ordinaire ; mais cela ne se faisoit plus sans effort , et l'on eût dit que c'étoit par respect qu'on s'abstenoit de m'en marquer davantage. Les idées dont j'étois préoccupé m'empêchèrent de m'apercevoir de ce changement aussitôt que j'aurois fait dans un autre temps : mais mon habitude en agissant d'être toujours à la chose, me ramenant bientôt à ce qui se faisoit autour de moi , ne me laissa pas long-temps ignorer que j'étois

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