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devenu pour ces bonnes gens un objet de curiosité qui les intéressoit beaucoup.
Je remarquai surtout que la femme ne me quittoit pas des yeux. Ce sexe a une sorte de droits sur les aventuriers qui les lui rend en quelque sorte plus intéressans. Je ne poussois pas un coup d'échoppe qu'elle ne parût effrayée , et je la voyois toute surprise de ce que je ne m*étois pas blessé. Madame, lui dis-je une fois , je vois que vous vous défiez de mon adresse ; avez-vous peur que je ne sache pas mon métier? Monsieur, me dit-elle, je vois que vous savez bien le nôtre ; on diroit que vous n'avez fait que cela toute votre vie. A ce mot je vis que j'étois connu : je voulus savoir comment je l'étois. Après bien des mystères , j'appris qu'une jeune d^me étoit venue, il y avoit deux jours, descendre à la porte du maître ; que , sans permettre qu'on m'avertît , elle avoit voulu me voir; qu'elle s'étoit arrêtée derrière une porte vitrée d'où elle pouvoit m'apercevoir au fond de l'atelier ; qu'elle s'étoit mise à genoux à cette porte, ayant à côté d'elle un petit enfant qu'elle serroit avec transport dans ses bras par intervalles, poussant de longs sanglots à demi étouffés, versant des torrens de larmes , et donnant divers signes d'une douleur dont tous les témoins avoient été vivement émus; qu'on l'avoit vue plusieurs fois sur le point de s'élancer dans l'atelier; qu'elle avoit paru ne se retenir que par de violens efforts sur elle-même; qu'enfin , après m'avoir considéré long- temps «ivec
plus d'attention et de recueillement , elle s'étoit levée tout d'un coup , et collant le visage de l'enfant sur le sien , elle s'étoit écriée à demi-voix : Non ^Jamais il ne voudra fôter ta mère; viens , nous n^ avons rien a faire ici. A ces mots elle étoit sortie avec, précipitation; puis, après avoir obtenu qu'on ne me parleroit de rien , remonter dans son carrosse et partir comme un éclair n'avoit été pour elle que l'affaire d'un instant
Ils ajoutèrent que le vif intérêt dont ils ne pouvoient se défendre pour cette aimable dame les avoit rendus fidèles à la promesse qu'ils lui avoient faite et qu'elle avoit exigée avec tant d'instances ; qu'ils n'y manquoient qu'à regret; qu'ils voyoient aisément y à son équipage et plus encore à sa figure , que c'étoit une personne d'un haut rang, et qu'ils ne pouvoient présumer autre chose de sa démarche et de son discours sinon que cette femme étoit la mienne , car il étoit impossible de la prendre pour une fille entretenue.
Jugez de ce qui se passoit en moi durant ce récit! Que de choses tout cela supposoit! Quelles inquiétudes n'avoit-il pas fallu avoir, quelles recherches n'avoit-il point fallu faire pour retrouver ainsi mes traces! Tout cela est-il de quelqu'un qui n'aime plus? Quel voyage! quel motif l'avoit pu faire entreprendre! dans quelle occupation elle m'avoit surpris ! Ah ! ce n'étoit pas la première fois ; mais alors elle n'étoitpas à genoux, elle ne fondoit pas en larmes.
548 iMILÏ ET SOPHIE.
O temps, temps heureux ! qu'est devenu cet ange du ciel ?... Mais que vient donc faire ici cette femme?... elle amène son fils,... mon fils,... et pourquoi ?... Vouloit-elle me voir, me parler?... pourquoi s'enfuir?... me braver?... pourquoi ces larmes? Que me veutelle, la perfide? vient-elle insulter à ma misère? A-t-elle oublié qu'elle ne m'est plus rien ? Je cherchois en quelque sorte à m'irriter de ce voyage pour vaincre 'attendrissement qu'il me causoit , pour résister aux tentations de courir après l'infortunée, qui m'agitoient malgré moi. Je demeurai néanmoins. Je vis que cette démarche ne prou voit autre chose sinon que j'étois encore aimé; et cette supposition même étant entrée dans ma délibération ne devoit rien changer au parti qu'elle m'avoit £iit prendre.
Alors examinant plus posément toutes les circonstances de ce voyage , pesant surtout les derniers mots qu'elle a voit prononcés en partant, j'y crus démêler le motif qui l'a voit amenée et celui qui l'avoit fait repartir tout d'un coup sans s'être laissé voir. Sophie parloit simplement; mais tout ce qu'elle disoit portoit dans mon cœur des traits de lumière, et c'en fut un que ce peu de mots. // ne fotera pas ta mère , avoit-elle dit. C'étoit donc la crainte qu'on ne la lui ôlât qui l'avoit amenée , et c'étoit la persuasion que cela n'arriveroit pas qui l'avoit fait repartir. Et doîi la tiroit-elle cette persuasion? qu'avoit-elle vu? Emile en paix, Emile au travail. Quelle preuve pouvoit-elle tirer de cette vue, sinon
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qu'Emile en cet ëtat n'étoit point subjugué par ses passions et ne formoit que des résolutions raisonna** blés ? Celle de la séparer de son fils ne Tétoit donc pas selon elle , quoiqu'elle le fut selon moi. Lequel avoit tort? Le mot de Sophie décidoit encore ce point ; et en effet , en considérant le seul intérêt de Tenfant , cela pou voit-il même être mis en doute? Je n'a vois envisagé que l'enfant oté à la mère , et il falloit envisager la mère ôtée à l'enfant. J'avois donc tort Oter une mère à son fils, c'est lui oter plus qu'on ne peut lui rendre , surtout à cet âge; c'est sacrifier l'enfant pour se venger de la mère; c'est un acte de passion , jamais de raison , à moins que la mère ne soit folle ou dénaturée. Mais Sophie est celle qu'il faudroit désirer à mon fils quand il en auroit une autre. Il faut que nous l'élevions elle ou moi , ne pouvant plus l'élever ensemble ; ou bien , pour contenter ma colère , il faut le rendre orphelin. Mais que ferai-je d'un enfant dans l'état où je suis ? J'ai assez de raison pour voir ce que je puis ou ne puis faire, non pour faire ce que je dois. Traînerai-je un enfant de cet âge en d'autres contrées, ou le tiendrai-je sous les yeux de sa mère , pour braver une femme que je dois fuir? Ah! pour ma sûreté je ne serai jamais assez loin d'elle. Laissons-lui l'enfant, de peur qu'il ne lui ramène à la fin le père. Qu'il lui reste seul pour ma vengeance ; que chaque jour de sa vie il rappelle à l'infidèle le bonheur dont il fut le gage, et l'époux qu'elle s'est oté.
55o EMILE ET SOPHIE.
Il est certain que la résolution d'oter mon fils à, sa mère avoit été l'efTet de ma colère. Sur ce seul point la passion m'avoit aveuglé , et ce fut lé seul point aussi sur lequel je changeai de résolution. Si ma famille eût suivi mes intentions, Sophie eût élevé cet enfant, et peut-être vivroit-il encore : mais peutêtre aussi dès lors Sophie étoit-elle morte pour moi ; consolée dans cette chère moitié de moi-même , elle n'eût plus songé à rejoindre l'autre, et j'aurois perdu les plus beaux jours de ma Vie. Que de douleurs dévoient nous faire expier nos fautes avant que notre réunion nous les fît oublier !
Nous nous connoissions si bien mutuellement, qu'il ne me fallut, pour deviner le motif de sa brusque • retraite , que sentir qu'elle avoit prévu ce qui seroit arrivé si nous nous fussions revus. J'étois raisonnable maisfoible , elle le savoit ; et je savois encore mieux combien cette âme sublime et fière conservoit d'inflexibilité jusque dans ses fautes. L'idée de Sophie rentrée en grâce lui étoit insupportable. Elle sentoit que son crime étoit de ceux qui ne peuvent s'oublier ; elle aimoit mieux être punie que pardonnée ; un tel pardon n'étoit pas fait pour elle ; la punition même l'avilissoit moins , à son gré. Elle croyoit ne pouvoir effaceir sa faute qu'en l'expiant , ni s'acquitter avec la justice qu'en souffrant tous les maux qu'elle avoit mérités. C'est pour cela qu'intrépide et barbare dans sa franchise, elle dit son crime à vous, à toute ma famille, taisant en même temps ce qui
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Texcusoit, ce qui la justifioit peut-être, le cachant, dis-je , avec une telle obstination , qu'elle ne m'en a jamais dit un mot à moi-même , et que je ne Tai su qu^après sa mort.
D'ailleurs , rassurée sur la crainte de perdre son fils , elle n'avoit plus rien à désirer de moi pour ellemême. Me fléchir eût été m'avilir, et elle étoit d'autant plus jalouse de mon honneur qu'il ne lui en restoit point d'autre. Sophie pouvoit être criminelle , mais l'époux qu'elle s'étoit choisi devoit être au^ dessus d'une lâcheté. Ces rafHnemens de son amourpropre ne pouToient convenir qu'à elle, et peut-être n'appartenoit-il qu'à moi de les pénétrer.
Je lui eus encore cette obligation , même après m'être séparé d'elle , de m'avoir ramené d'un parti peu raisonné que la vengeance m'avoit fait prendre. Elle s'étoit trompée en ce point dans la bonne opinion qu'elle avoit de moi : mais cette erreur n'en fut plus une aussitôt que j'y eus pensé ; en ne considérant que l'intérêt de mon fils je vis qu'il falloit le laisser à sa mère , et je m'y déterminai. Du reste , confirmé dans mes sentimens , je résolus d'éloigner son malheureux père des risques qu'il venoit de courir. Pouvois-je être assez loin d'elle , puisque je ne devois plus m'en rapprocher? C'étoit elle encore , c'étoit son voyage qui venoit de me donner cette sage leçon : il m'importoit pour la suivre de ne paa rester dans le cas de la recevoir deux fois.
U falloit fuir ; c'étoit là ma grande affaire et la
55a EMILE ET SOPHIE.
conséquence de tous mes précédens raisonnemens. Mais où fuir ? G^étoit à cette délibération que j'en étois demeuré, et je n'avois pas vu que rien n'étoit plus indifférent que le choix du lieu , pourvu que je m'éloignasse. A quoi bon tant balancer sur ma retraite , puisque partout je trouverois à vivre ou mourir , et que c'étoit tout ce qui me restoit à faire? Quelle bêtise de Tamour-prdpre de nous montrer toujours toute la nature intéressée aux petits événemens de notre vie ! N'eût-on pas dit , à me voir délibérer sur mon séjour, qu'il importoit beaucoup au genre humain que j'allasse habiter un pays plutôt qu'un autre , et que le poids de mon corps alloit rompre l'équilibre du globe ? Si je n'estimois mon existence que ce qu'elle vaut pour mes semblables y je m'inquiéterois moins d'aller chercher des devoirs à remplir , comme s'ils ne me sui voient pas en quelque lieu que je fusse , et qu'il ne s'en présentât pas toujours autant qu'en peut remplir celui qui les aime ; je me dirois qu'en quelque lieu que je vive, en quelque situation que je sois , je trouverai toujours à faire ma tâche d'homme , et que nul n'auroit besoin des autres si chacun vivoit convenablement pour soi.
Le sage vit au jour la journée , et trouve tous ses devoirs quotidiens autour de lui. Ne tentons rien audelà de nos forces , et ne nous portons point en avant de notre existence. Mes devoirs d'aujourd'hui sont ma seule tâche , ceux de demain ne sont pas encore
venus. Ce que je dois faire à présent est de m^éloigner de Sophie , et le chemin que je dois choisir est celui qui m'en éloigne le plus directement. Tenonsnous-en là.
Cette résolution prise , je mis l'ordre qui dépendoit de moi à tout ce que je laissois en arrière ; je vous écrivis, j'écrivis à ma famille , j'écrivis à Sophie elle-même. Je réglai tout , je n'oubliai que les soins qui pouvoient regarder ma personne ; aucun ne m'étoit nécessaire , et , sans valet , sans argent , sans équipage , mais sans désirs et sans soins , je partis seul et à pied. Chez les peuples où j'ai vécu , sur les mers que j'ai parcourues , dans les déserts que j'ai traversés , errant durant tant d'années , je n'ai regretté qu'une seule chose , et c'étoit celle que j'avois à fidr. Si mon cœur m'eût laissé tranquille , mon corps n'eût manqué de rien.
J'ai bu l'eau d'oubli ; le passé s'efface de ma mémoire , et l'univers s'ouvre devant moi. Voilà ce que je me disois en quittant ma patrie, dont j'avois à rougir, et à laquelle je ne devois que le mépris et la haine , puisque heureux eWdigne d'honneur par moimême, je ne tenois d'elle et de ses vils habitans que les maux dont j'étois la proie, et l'opprobre où j'étois
plongé. En rompant les nœuds qui m'attachoient à mon pays , je Tétendois sur toute la terre , et j'en devenois d'autant plus homme en cessant d'être citoyen.
J'ai remarqué, dans mes longs voyages, qu'il n'y a que l'éloignement du terme qui rende le trajet difficile ; il ne l'est jamais d'aller à une journée du lieu où l'on est : et pourquoi vouloir Êiire plus , si de journée en journée on peut aller au bout du monde? Mais en comparant les extrêmes on s'effarouche de l'intervalle , il semble qu'on doive le franchir tout d'un saut ; au lieu qu'en le prenant par parties on ne £iit que des promenades et l'on arrive. Les voyageurs j s'environnant toujours de leurs usages , de leurs habitudes , de leurs préjugés , de tous leurs besoins factices , ont , pour ainsi dire , une atmosphère qui les sépare des lieux où ils sont comme d'autant d'autres mondes différens du leur. Un François voudroit porter avec lui toute la France ; sitôt que quelque chose de ce qu'il avoit lui manque , il compte pour rien les équivalens , et se croit perdu. Toujours comparant ce qu'il trouve à ce qu'il a quitté , il croit être mal quand il n'est pas de la même manière , et ne sauroit dormir aux Indes si son lit n'est fait totit comme à Paris.
Pour moi , je suivois la direction contraire à l'objet que j'avois à fuir, comme autrefois j'avois suivi l'opposé de l'ombre dans la forêt de Montmorency. La vitesse que je ne mettois pas à mes courses se
compensoit par la ferme résolution de ne point rétrograder. Deux jours de marche avoient déjà fermé derrière moi la barrière en me laissant le temps de réfléchir durant mon retour, si j'eusse été tenté d'y songer. Je respirois en m'éloignant , et je marchois plus à mon aise à mesure que j'échappois au danger. Borné pour tout projet à celui que j'exécutois, je suivois la même aire de vent pour toute règle ; je marchois tantôt vite et tantôt lentement , selon ma commodité, ma santé, mon humeur, mes forces. Pourvu, non avec moi, mais en moi, de plus de ressources que je n'en avois besoin pour vivre , je n'étois embarrassé ni de ma voiture ni de ma subsistance. Je ne craignois point les voleurs, ma bourse et mon passe-port étoient dans mes bras , mon vêtement formoit toute ma garde-robe ; il étoit commode et bon pour un ouvrier; je le renouvelois sans peine à mesure qu'il s'usoit. Comme je ne marchois ni avec l'appareil ni avec l'inquiétude d'un voyageur , je n'excitois l'attention de personne ; je passois partout pour un homme du pays. Il étoit rare qu'on m'arrêtât sur des frontières ; et quand cela m'arrfvoit , peu m'importoit ; je restois là sans impatience , j'y travaillois tout comme ailleurs; j'y aurois sans peine passé ma vie si l'on m'y eût toujours retenu, et mon peu d'empressement d'aller plus loin m'ouvroit enfin tous les passages. L'air affairé et soucieux est toujours suspect , mais un homme tranquille inspire de la confiance; tout le monde me laissoit
556 KHILE ET SOPHIE.
libre en voyant qu'on pouvoit disposer de moi sans me fâcher.
Quand je ne trouvois pas à travailler de mon métier, ce qui étoit rare, fen faisois d'autres. Vous m'aviez fait acquérir l'instrument universel. Tantôt paysan , tantôt artisan , tantôt artiste , quelquefois même homme à talens , j'avois partout quelque connoissance de mise , et je me rendois maître de leur usage par mon peu d'empressement à les montrer. Un des fruits de mon éducation étoit d'être pris au mot sur ce que je me donnois pour être , et rien de plus , parce que j'étois simple en toute chose , et qu'en remplissant un poste je n'en briguois pas un autre. Ainsi j'étois toujours à ma place , et l'on m'y laissoit toujours.
Si je tombois malade , accident bien rare à un homme de mon tempérament , qui ne fait excès ni d'alimens , ni de soucis , ni de travail , ni de repos , je restois coi , sans me tourmenter de guérir ni m'effrayer de mourir. L'animal malade jeûne , reste en place , et guérit ou meurt ; je Êiisois de même , et je m'en trouvois bien. Si je me fusse inquiété de mon état , si j'eusse importuné les gens de mes craintes et de mes plaintes, ils se seroient ennuyés de moi, j'eusse inspiré moins d'intérêt et d'empressement que n'en donnoit ma patience. Voyant que je n'inquiétois personne , que je ne me lamentois point , on me prévenoit par des soins qu'on m'eût refusés peut - être si je les eusse implorés.
J'ai cent fois observé que plus on veut exiger des autres , plus on les dispose au refus ; ils aiment agir librement ; et quand ils font tant que d'être bons , ils veulent en avoir tout le mérite. Demander un bienfait c'est y acquérir une espèce de droit , l'accorder est presque un devoir ; et l'amour-propre aime mieux faire un don gratuit que payer une dette.
Dans ces pèlerinages , qu'on eût blâmés dans le monde comme la vie d'un vagabond , parce que je ne les faisois pas avec le faste d'un voyageur opulent , si quelquefois je me demandois, Que fais -je? où vais-je ? quel est mon but ? je me répondois , Qu'aije fait en naissant que commencer un vojrage qui ne doit finir qu'à ma mort ? je fais ma tâche , je reste à ma place , j'use avec innocence et simplicité cette courte vie ; je fais toujours un grand bien par le mal que je ne fais pas parmi mes semblables ; je pourvois à mes besoins en pourvoyant aux leurs ; je les sers sans jamais leur nuire ; je leur donne l'exemple d'être heureux et bon sans soins et sans peine. J'ai répudié mon patrimoine , et je vis ; je ne fais rien d'injuste , et je vis ; je ne demande point l'aumône , et je vis. Je suis donc utile aux autres en proportion de ma subsistance ; car les hommes ne donnent rien pour rien.
Comme je n'entreprends pas l'histoire de mes voyages , je passe tout ce qui n'est qu'événement, l'arrivé à Marseille : pour suivre toujours la même
direction je m'embarque pour Naples : il s^agit de payer mon passage ; vous y aviez pourvu en me faisant apprendre la manœuvre ; elle n'est pas plus difficile sur la Méditerranée que sur l'Océan , quelques mots changés en font toute la différence. Je me fais matelot. Le capitaine du bâtiment , espèce de patron renforcé, étoit un renégat qui s'étoit rapatrié. Il avoit été pris depuis lors par les corsaires , et disoit s'être échappé de leurs mains sans avoir été reconnu. Des marchands napolitains lui avaient confié un autre vaisseau , et il faisoit sa seconde course depuis ce rétablissement : il contoit sa vie à qui vouloit l'entendre , et savoit si bien se faire valoir , qu'en amusant il donnoit de la confiance. Ses goûts étoient aussi bizarres que ses aventures : il ne songeoit qu'à divertir son équipage : il avoit sur son bord deux mé-^ chans pierriers qu'il tirailloit tout le jour; toute la nuit il tiroit des fusées : on n'a jamais vu patron de navire aussi gai.
Pour moi , je m'amusois à m'exercer dans la marine ; et quand je n'étois pas de quart , je n'en demeurois pas moins à la manœuvre ou au gouvernail. L'attention me tenoit lieu d'expérience, et je ne tardai pas à juger que nous dérivions beaucoup à l'ouest. Le compas étoit pourtant au rumb convenable ; mais le cours du soleil et des étoiles me sembloit contrarier si fort sa direction, qu'il falloit, selon moi , que l'aiguille déclinât prodigieusement Je le dis au capitaine : il battit la campagne en se
moquant de moi ; et comme la mer devint haute et le temps nébuleux, il ne me fut pas possible de vérifier mes observations. Nous eûmes un vent forcé qui •nous jeta en pleine mer : il dura deux jours; le troisième nous aperçûmes la terre à notre gauche. Je demandai au patron ce que c^étoit. U me dit, Terre de l'Église. Un matelot soutint que c'étoit la côte de Sardaigne ; il fut hué , et paya de cette façon sa bienvenue : car, quoique vieux matelot, il étoit nouvellement sur ce bord ainsi que moi.
Il ne m'importoit guère où que nous fussions ; mais ce qu'avoit dit cet homme ayant ranimé ma curiosité , je me mis à fureter autour de Thabitacle pour voir si quelque fer mis là par mégarde ne faisoit point décliner laiguille. Quelle fut ma surprise de trouver un gros aimant caché dans un coin ! En Tôtant de sa place, je vis laiguille en mouvement reprendre sa direction. Dans le même instant quelqu'un cria , Voile. Le patron regarda avec sa lunette, et dit que c'étoit un petit bâtiment françois. Gomme il avoit le cap sur nous et que nous ne l'évitions pas , il ne tarda pas d'être à pleine vue , et chacun vit alors que c'étoit une voile barbaresque. Trois marchands napolitains que nous avions à bord avec tout leur bien poussèrent des cris jusqu'au ciel. L'énigme alors me devint claire. Je m'approchai du patron, et lui dis à l'oreille : Patron^ si nous sommes pris , tu es mort; compte là-dessus. J'avois paru si peu ému , et je lui tins ce discours d'un ton si posé , qu'il ne
56o JÉMILE ET SOPHIE.
s'en alarma guère, et feignit même de ne Tavoir pas entendu.
Il donna quelques ordres pour la défense ; mais il ne se trouva pas une arme en état , et nous avions tant brûlé de poudre, que , quand on voulut charger les pierriers , à peine en resta-t-il pour deux coups. Elle nous eût même été fort inutile; sitôt que nous filmes à portée , au lieu de daigner tirer sur nous , on nous cria d'amener, et nous fàmes abordés presque au même instant. Jusqu'alors le patron , sans en faire semblant , m'observoit avec quelque défiance ; mais sitôt qu'il vit les corsaires dans notre bord, il cessa de &ire attention à moi, et s'avança Ters eux sans précaution. En ce moment je me crus juge, exécuteur, pour venger mes compagnons d'esclavage, en purgeant le genre humain d'un traître et la mer d'un de ses monstres. Je courus à lui , et lui criant , Je te V ai promis , je te tiens parole ^ d'un sabre dont je m'étois saisi je lui fis voler la tête. A l'instant , voyant le chef des Barbaresques venir impétueusement à moi, je l'attendis de pied ferme, et lui présentant le sabre par la poignée , Tiens , capitaine, lui dis-je en langue franque,/^ viens de /aire justice , tu peux la faire a ton tour. Il prit le sabre , il le leva sur ma tête ; j'attendis le coup en silence : il sourit , et me tendant la main , il défendit qu'on me mît aux fers avec les autres; mais il ne me parla point de l'expédition qu'il m'avoit vu faire , ce qui me confirma qu'il en savoit assez la raison. Cette
'Xt
LETTRE II. 56l
distinction, au reste, ne dura que jusqu'au port d'Alger , et nous fûmes envoyés au bagne en débarquant , couplés comme des chiens de chasse.
Jusqu'alors, attentif à tout ce que je voyois, je m'occupois peu de moi. Mais enfin la première agitation cessée me laissa réfléchir sur mon changement d'état , et le sentiment qui m'occupoit encore dans toute sa force me fit dire en moi-même, avec une sorte de satisfaction : Que m'ôtera cet événement ? Le pouvoir de faire une sottise. Je suis plus libre qu'auparavant. Emile esclave ! reprenois-je.Eh! dans quel sens? Qu'ai-je perdu de ma liberté primitive? Ne naquis-je pas esclave de la nécessité ? Quel nouveau joug peuvent m'imposer les hommes? Le travail? ne travaillois-je pas quand j'étois libre? La faim? combien de fois je l'ai soufferte volontairement ! La douleur ? toutes les forces humaines ne m'en donneront pas plus que ne m'en fit sentir un grain de sable. La contrainte? sera-t-elle plus rude que celle de mes premiers fiers? et je n'en voulois pas sortir. Soumis par ma naissance aux passions humaines, que leur joug mesoit imposé par un autre ou par moi , ne faut-il pas toujours le porter ? et qui sait de quelle part il me sera plus supportable ? J'aurai du moins toute ma raison pour les modérer dans un autre : combien de fois ne m'a- 1- elle pas abandonné dans les miennes ! Qui pourra me faire porter deux chaînes? N'en portois-je pas une auparavant? Il n'y a de servitude réelle que celle de la nature ; IX. 36
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les hommes n'en sont que les instrumens. Qu'un maître ny'assomme ou qu'un rocher m'écrase , c'est le même événement à mes yeux, et tout ce qui peut m'arriver de pis dans l'esclavage est de ne pas plus fléchir un tyran qu'un caillou. Enfin, si j'avois ma liberté, qu'en ferois-je? Dans l'état oii je suis que puis-je vouloir ? Eh ! pour ne pas tomber dans l'anéantissement, j'ai besoin d'être animé par la volonté d'un autre 9U dé&ut de la mienne.
Je tirai de ces réflexions la conséquence que mon changement d'état étoit plus apparent que réel; que si la liberté consistoit à faire ce qu'on veut, nul homme ne seroit libre ; que tous sont foibles , dépendans des choses , de la dure nécessité; que celui qui sait le mieux vouloir tout ce qu'elle ordonne est le plus libre , puisqu'il n'est jamais forcé de fiiire ce qu'il ne veut pas.
Oui, mon père , je puis le dire , le temps de ma servitude fut celui de mon règne , et jamais je n'eus tant d'autorité sur moi que quand je portai les fers des barbares. Soumis à leurs passions sans les partager, j'appris à mieux connoître les miennes. Leurs écarts furent pour moi des instructions plus vives que n'avoient été vos leçons, et je fis sous ces rudes maîtres un cours de philosophie encore plus utile que celui que j'avois fait près de vous.
Je n'éprouvai pas pourtant dans leur servitude toutes les rigueurs que j'en attendois. J'essuyai de mauvais traitemens, mais moins peut-être qu'ils n'en
eussent essuyé parmi nous, et je connus que ces noms de Maures et de pirates portoient avec eux des préjugés dont je ne m'étois pas assez défendu. Us ne sont pas pitoyables, mais ils sont justes ; et s'il faut n'attendre d'eux ni douceur ni clémence , on n'en doit craindre non plus ni caprice ni méchanceté. Us veulent qu'on fasse ce qu'on peut faire , mais ils n'exigent rien de plus, et, dans leurs châtimens, ils ne punissent jamais l'impuissance , mais seule-^ ment la mauvaise volonté. Les Nègres seroient trop heureux en Amérique si l'Européen les traitait avec la même équité : mais comme il ne voit dans ces malheureux que des instrumens de travail, sa conduite envers eux dépend uniquement de l'utilité qu'il en tire ; il mesure sa justice sur son profit.
Je changeai plusieurs fois de patron : l'on appeloit cela me vendre; comme si jamais on pouvoit vendre un homme ! On vendoit le travail de mes mains ; mais ma volonté , mon entendement , mon être , tout ce par quoi j'étois moi et non pas un autre , ne se vendoit assurément pas; et la preuve de cela est que la première fois que je voulus le contraire de ce que vouloit mon prétendu maître, ce fut moi qui fus le vainqueur. Cet événement mérite d'être raconté.
Je fus d'abord assez doucement traité ; l'on comptoit sur mon rachat , et je vécus plusieurs mois dans une inaction qui m'eût ennuyé si je pouvois connoitre l'ennui. Mais enfin, voyant que jen'intriguois point auprès des consuls européens et des moines.
que personne ne parloit de ma rançon , et que je ne paroissois pas y songer moi-même, on voulut tirer parti de moi de quelque manière, et Ton me fit travailler. Ce changement ne me surprit ni ne me fâcha. Je craignois peu les travaux pénibles, mais j'en aimois mieux de plus amusans. Je trouvai le moyen d'entrer dans un atelier dont le maître ne tarda pas à comprendre que j'étois le sien dans son métier. Ce travail devenant plus lucratif pour mon patron que celui qu'il me faisoit faire , il m'établit pour son compte , et s'en trouva bien.
J'avois vu disperser presque tous mes anciens camarades du bagne; ceux qui pouvoient être rachetés l'avoient été ; ceux qui ne pouvoient l'être avoient eu le même sort que moi; mais tous n'y avoient pas trouvé le même adoucissement. Deux chevaliers de Malte entre autres avoient été délaissés. Leurs familles étoient pauvres. La religion ne rachète point ses captifs ; et les pères , ne pouvant racheter tout le monde, donnoient, ainsi que les consuls , une préférence fort naturelle, et qui n'est pas inique , à ceux dont la reconnoissance leur pouvoit être plus utile. Ces deux chevaliers , l'un jeune et l'autre vieux , étoient instruits et ne manquoient par de mérite; mais ce mérite étoit perdu dans leur situation présente. Us savoient le génie , la tactique, le latin , les belles-lettres. Ils avoient des tàlens pour briller, pour commander, qui n'étoient pas d'une grande ressource à des esclaves. Pour surcroît ils
portoient fort impatiemment leurs fers ; et la philosophie, dont ils se piquoient extrêmement, n'avoit point appris à ces fiers gentilshommes à servir de bonne grâce des pieds plats et des bandits, car ils n'appeloient pas autrement leurs maîtres. Je plaignois ces deux pauvres gens; ayant renoncé par leur noblesse à leur état d'hommes, à Alger ils n'étoiént plus rien : même ils étoient moins que rien; car, parmi les corsaires , un corsaire ennemi fait esclave est fort au-dessous du néant. Je ne pus servir le vieux que de mes conseils , qui lui étoient superflus , car, plus savant que moi , du moins de cette science qui s'étale , il savoit à fond toute la morale , et ses préceptes lui étoient très-familiers; il n'y avoit que la pratique qui lui manquât , et l'on ne sauroit porter de plus mauvaise grâce le joug de la nécessité. Le jeune , encore plus impatient, mais ardent, actif, intrépide, se perdoit en projets de révoltes et de conspirations impossibles à exécuter, et qui , toujours découverts , ne faisoient qu'aggraver sa misère. Je tentai de l'exciter à s'évertuer, à mon exemple, et à tirer parti de ses bras pour rendre son état plus supportable ; mais il méprisa mes conseils , et me dit fièrement qu'il savoit mourir. Monsieur, lui dis-je, il vaudroit encore mieux savoir vivre. Je parvins pourtant à lui procurer quelques soulagemens, qu'il reçut de bonne grâce et en âme noble et sensible, mais qui ne lui firent pas goûter mes vues. Il continua ses trames pour se procurer la liberté par un coup hardi : maia
son esprit remuant lassa la patience de son maître qui étoit le mien : cet homme se défit de lui et de moi ; nos liaisons lui avoient paru suspectes , et il crut que j'employois à l'aider dans ses manœuvres les entretiens par lesquels je tâchois de Ten détourner. Nous fûmes vendus à un entrepreneur d'ouvrages publics , et condamnés à travailler sous les ordres d'un surveillant barbare , esclave comme nous, mais qui, pour se faire valoir à son maître, nous accabloit de plus de travaux que la force humaine n'en pouvoit porter.
Les premiers jours ne furent pour moi que des jeux. Comme on nous partageoit également le travail et que j'étois plus robuste et plus ingambe que tous mes camarades , j'avois fait ma tâche avant eux, après quoi j'aidois les plus foibles et les âllégeois d'une partie de la leur. Mais notre piqueur , ayant remarqué ma diligence et la supériorité de mes forces, m'empêcha de les employer pour d'autres en doublant ma tâche, et, toujours augmentant par degrés, finit par me surcharger à tel point et de travail et de coups , que, malgré ma vigueur, j'étois menacé de succomber bientôt sous le faix : toustnes compagnons, tant forts que foibles, mal nourris, et plus maltraités, dépérissoient sous l'excès du travail.
Cet état devenant tout-à-fait insupportable, je résolus de m'en délivrera tout risque. Mon jeune chevalier à qui je communiquai ma résolution la partagea vivement, Je le connoissois homme de cou-t
rage, capable de constance, pourvu qu'il fut sous les yeux des hommes ; et dès qu'il s'agissoit d'actes brillans et de vertus héroïques , je me tenois sûr de lui. Mes ressources néanmoins étoient toutes en moi* même , et je n'avois besoin du concours de personne pour exécuter mon projet; mais il étoit vrai qu'il pouvoit avoir un effet beaucoup plus avantageux , exécuté de concert par mes compagnons de misère , et je résolus de le leur proposer conjointement avec le chevalier.
Teus peine à obtenir de lui que cette proposition se feroit simplement et sans intrigues préliminaires. Nous primes le temps du repas , où nous étions plus rassemblés et moins surveillés. Je m'adressai d'abord dans ma langue à une douzaine de compatriotes que j'avois là , ne voulant pas leur parler en langue Iranque de peur d'être entendu des gens du pays. Camarades, leur dis-je, écoutez-moi. Ce qui me reste de force ne peut suffire à quinze jours encore du travail dont on me surcharge , et je suis un des plus robustes de la troupe : il faut qu'une situation si violente prenne une prompte fin, soit par un épuisement total , soit par une résolution qui le prévienne. Je choisis le dernier parti , et je suis déterminé à me refuser dès demain à tout travail , au péril de ma vie et de tous les traitemens que doit m'attirer ce refus. Mon choix est une affaire de calcul. Si je reste comme je suis , il faut périr infailliblement en très* peu de temps et sans aucune ressource : je m'en
ménage une par ce sacrifice de peu de jours. Le parti que je prends peut effrayer notre inspecteur et éclairer son maître sur son véritable intérêt. Si cela n'arrive pas, mon sort, quoique accéléré, ne sauroit être empiré. Cette ressource seroit tardive et nulle quand mon corps épuisé ne seroit plus capable d'aucun travail; alors, en me ménageant, ils n'auroient rien à gagner; en m'achevant,ib ne feroient qu'épargner ma nourriture. Il me convient donc de choisir le moment où ma perte en est encore une pour eux. Si quelqu'un d'entre vous trouve mes raisons bonnes , et veut , à l'exemple de cet homme de courage , prendre le même parti que moi , notre nombre fera plus d'effet et rendra nos tyrans plus traitables; mais fussions-nous seuls , lui et moi , nous n'en sommes pas moins résolus à persister dans notre refus , et nous vous prenons tous à témoin de la façon dont il sera soutenu.
Ce discours simple et simplement prononcé fut écouté sans beaucoup d'émotion. Quatre ou cinq de la troupe me dirent cependant de compter sur eux et qu'ils feroient comme moi. Les autres ne dirent mot, et tout resta calme. Le chevalier, mécontent de cette tranquillité , parla aux siens dans sa langue avec plus de véhémence. Leur nombre étoit grand : il leur fit à haute voix des descriptions animées de l'état où nous étions réduits et de la cruauté de nos bourreaux; il cT^cita leur indignation par la peinture de notre avilissement, et leur ardeur par l'espoir dç
la vengeance; enfin , il enflamma tellement leur courage par Tadmiration de la force d'âme qui sait braver les tourmens et qui triomphe de la puissance même, qu'ils l'interrompirent par des cris, et tous jurèrent de nous imiter et d'être inébranlables jusqu'à la mort.
Le lendemain , sur notre refus de travailler , nous fûmes, comme nous nous y étions attendus, trèsmaltraités les uns et les autres, inutilement toutefois quant à nous deux et à mes trois ou quatre compagnons de la veille , à qui nos bourreaux n'arrachèrent pas même un seul cri. Mais l'œuvre du chevalier ne tint pas si bien. La constance de ses bouillans compatriotes fut épuisée en quelques minutes, et bientôt, à coups de nerf de bœuf, on les ramena tous au travail , doux comme des agneaux. Outré de cette lâcheté, le chevalier, tandis qu'on le tourmentoit lui-même, les chargeoit de reproches et d'injures qu'ils n'écoutoient pas. Je tâchai de l'apaiser sur une désertion que j'avois prévue et que je lui avois prédite. Je savois que les effets de l'éloquence sont vifs mais momentanés. Les hommes qui se laissent si facilement émouvoir se calment avec la même facilité. Un raisonnement froid et fort ne fait point d'effervescence; mais quand il prend, il pénètre, et l'effet qu'il produit ne s'efface plus.
La foiblesse de ces pauvres gens en produisit un autre auquel je ne m'étois pas attendu , et que j'attribue à une rivalité nationale plus qu'à l'exemple de
notre fermeté. Ceux de mes compatriotes qui ne m'avoient point imité , les voyant revenir au travail , les huèrent, le quittèrent à leur tour, et, comme pour insulter à leur couardise , vinrent se ranger autour de moi : cet exemple en entraîna d'autres ; et bientôt la révolte devint si générale , que le maître, attiré par le bruit et les cris , vint lui-même pour y mettre ordre.
Vous comprenez ce que notre inspecteur put lui dire pour s'excuser et pour l'irriter contre nous. Il ne manqua pas de me désigner comme l'auteur de l'émeute , comme un chef de mutins qui cherchoit à se faire craindre par le trouble qu'il vouloit exciter. Le maître me regarda et me dit : C'est donc toi qui débauches mes esclaves? Tu viens d'entendre l'accusation : si tu as quelque chose à répondre , parle. Je fus frappé de cette modération dans le premier emportement d'un homme âpre au gain , menacé de sa ruine, dans un moment oîi tout maître européen, touché jusqu'au vif par son intérêt, eût commencé, sans vouloir m'entendre , par me condamner à mille tourmens. Patron , lui dis-je en langue franque , tu ne peux nous haïr, tu ne nous connois pas même ; nous ne te haïssons pas non plus , tu n'es pas l'auteur de nos maux , tu les ignores. Nous savons porter le joug de la nécessité qui nous a soumis à toi. Nous ne refusons point d'employer nos forces pour ton service , puisque le sort nous y condamne ; mais en les excédant, ton esclave nous les ote et va te ruiner
LETTRE ir. 571
par notre perte. Crois-moi , transporte à un homme plus sage l'autorité dont il abuse à ton préjudice. Mieux distribué, ton ouvrage ne se fera pas moins, et tu conserveras des esclaves laborieux dont tu tireras avec le temps un profit beaucoup plus grand que celui qu'il te veut procurer en nous accablant. Nos plaintes sont justes , nos demandes sont modérées. Si tu ne les écoutes pas, notre parti est pris: ton homme vient d'en faire Tépreuve ; tu peux la faire à ton tour.
Je me tus ; le piqueur voulut répliquer. Le patron lui imposa silence. Il parcourut des yeux mes camarades, dont le teint hâve et la maigreur attestoient la vérité de mes plaintes , mais dont la constance au surplus n'annonçoit point du tout des gens intimidés. Ensuite, m'ayant considéré derechef: Tu parois, dit-il, un homme sensé; je veux savoir ce qui en est. Tu tances la conduite de cet esclave * voyons la tienne à sa place ; je te la donne et le mets à la tienne. Aussitôt il ordonna qu'on m'ôtât mes fers et qu'on les mît à notre chef : cela fut fait à l'instant.
Je n'ai pas besoin de vous dire comment je me conduisis dans ce nouveau poste, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici. Mon aventure fit du bruit, le soin qu'il prit de la répandre fit nouvelle dans Alger : le dey même entendit parler de moi et voulut me voir. Mon patron m'ayant conduit à lui , et voyant que je lui plaisois , lui fit présent de ma personne. Voilà votre Emile esclave du dey d'Alger.
57a EMILE ET SOPHIE.
Les règles sur lesquelles j'avois à me conduire dans ce nouveau poste découloient de principes qui ne m'étoient pas inconnus : nous les avions discutés durant mes voyages ; et leur application , bien qu'imparfaite et très en petit, dans le cas oii je me trouvoisy étoit sûre et infaillible dans ses effets. Je ne vous entretiendrai pas de ces menus détails, ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre vous et moi. Mes succès m'attirèrent la considération de mon patron.
Assem Oglou étoit parvenu à la suprême puissance par la route la plus honorable qui puisse y conduire ; car , de simple matelot , passant par tous les grades de la marine et de la milice, il s'étoit successivement élevé aux premières places de l'état, et , après la mort de son prédécesseur, il fut élu pour lui succéder par les suffrages unanimes des Turcs et des Maures, des gens de guerre et des gens de loi. Il y avoit douze ans qu'il remplissoit avec honneur ce poste difficile , ayant à gouverner un peuple indocile et barbare , une soldatesque inquiète et mutine, avide de désordre et de trouble, qui, ne sachant ce qu'elle désiroit elle-même , ne vouloit que remuer, et se soucioit peu que les choses allassent mieux pourvu qu'elles allassent autrement. On ne pouvoit pas se plaindre de son administration, quoiqu'elle ne répondit pas à l'espérance qu'on en avoit conçue. Il avoit maintenu sa régence assez tranquille : tout étoit en meilleur état qu'auparavant, le commerce et l'agriculture alloient bien , la marine
ëtoit en vigueur , le peuple avoit du pain. Mais on n'avoit point de ces opérations éclatantes.... (*)
(*) n est d'autant plus à regretter que Rousseau n'ait pas continué cet ouvrage, que, dans une lettre à du Peyrou, du 6 juillet 1768, où il le prie de lui en envoyer le manuscrit, il annonce le désir de le revoir, « pour remplir, par un peu de distraction', les » mauvais jours d'hiver. Je conserve, ajoute-t-il, pour cette entre- > prise un foible que je ne combats pas, parce que j'y trouveroîs » au contraire un spécifique utile pour occuper mes momens per- » dus, sans rien mêler à cette occupation qui me rappeUt le son- » venir de mes malheurs ni de rien qui s'y rapporte. »
La lettre de M. Prévost qu'on va lire, prouve que le manuscrit lui fut en effet renvoyé ; mais Rousseau, dominé malheureusement par ces idées chagrines dont il vouloit d'abord se distraire , ne lit que s'en nourrir et s'en pénétrer davantage en écrivant ses Dialogues et ses Rêveries.
EXTRAIT D'UNE LETTRE DU PROFESSEUR PREVOST, de Gewève,
AUX E^DÂCTEURS DES ÂACHIYES LrrT]&&ÂnLES , (*)