‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 24 sur 233 · LIVRE IV. Di · texte numérisé non relu

LIVRE IV. Di

vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis.

On diroit , aux murmures des impatiens mortels , que Dieu leur doit la récompense avant le mérite , et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bons premièrement, et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la victoire , ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice, disoit Plutarque (*) , que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue.

Si l'âme est immatérielle , elle peut survivre au corps ; et si elle lui survit , la Providence est justifiée. Quand je n'aurois d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde , cela seul m'empêcheroit d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me feroit chercher à la résoudre. Je me dirois : tout ne finit pas pour nous avec la vie , tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurois , à la vérité , l'embarras de me demander où est l'homme , quand tout ce qu'il avoit de sensible est détruit. Cette question n'est plus une difficulté pour moi , sitôt que j'ai reconnu deux substances. Il est très-simple que , durant ma vie corporelle , n'apercevant rien que par mes sens , ce qui ne leur est point soumis m'échappe. Quand l'union du corps et

(*) Traité : On ne peut vivre heureux, selon Épicurus, $. Sg.

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de l'âme est rompue , je conçois que l'un peut se dissoudre, et l'autre se conserver. Pourquoi la destruction de l'un entraîneroit^lle la destruction de l'autre ? Au contraire , étant de natures si différentes , ils étoient , par leur union , dans un état violent ; et quand cette union cesse , ils rentrent tous deux dans leur état naturel : la substance active et vivante regagne toute la force qu'elle employoit à mouvoir la substance passive et morte. Hélas ! je le sens trop par mes vices , l'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie , et la vie de l'âme ne commence qu'à la mort du corps.

. Mais quelle est cette vie? et Tâme est-elle immortelle par sa nature ? Je l'ignore. Mon entendement borné ne conçoit rien sans bornes ; tout ce qu'on appelle infini m'échappe. Que puis-je nier , affirmer? quels raisonnemens puis-je faire sur ce que je ne puis concevoir ? Je crois que Tâme survit au corps assez pour le maintien de l'ordre : qui sait si c'est assez dour durer toujours ? Toutefois je conçois comment Je corps s'use et se détruit par la division des parties : mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant ; et n'imaginant point comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console et n'a rien de déraisonnable, pourquoi craindrois-je de m'y livrer?

Je sens mon âme , je la connois par le sentiment et par la pensée; je sais qu'elle est , sans savoir quelle

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e$t son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je n'ai pas. Ce que je sais bien, c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire y et que , pour être le même en effet , il faut que je me souvienne d'avoir été. Or je ne saurois me rappeler, après ma mort, ce que j'ai été durant ma vie , que je ne me rappelle aussi ce que j'ai seuli , par conséquent ce que j'ai fait ; et je ne doute point que ce souvenir ne fasse un jour la félicité des bons et le tourment des méchans. Ici-bas , mille passions ardentes absorbent le sentiment interne , et donnent le change aux remords. l>es humiliations , les disgrâces qu'attire l'exercice des vertus , empêchent d'en sentir tous les charmes. Mais quand , délivrés des illusions que nous font le corps et les sens, nous jouirons de la contemplation de FÊtre suprême et des vérités éternelles dont il est la source , quand la beauté de l'ordre frappera toutes les puissances de notre âme , et que nous serons uniquement occupés à comparer ce que nous avons fait avec ce que nous avons dû faire , c'est alors que la voix de la conscience reprendra sa force et son empire ; c'est alors que la volupté pure qui naît du contentement de soi-même » et le regret amer de s'être avili , distingueront par des sentimens inépuisables le sort que chacun se sera préparé. Ne me demandez point , ô mon bon ami ! s'il y aura d'autres sources de bonheur et de peines ; je l'ignore ; et c'est assez de celle que j'imagine pour me consoler de cette vie , et m'en faire espérer une

autre. Je ne dis point que les bons seront récompensés; car quel autre bien peut attendre un être excellent que d'exister selon sa nature ? mais je dis qu'ils seront heureux, parce que leur auteur, Tauteur de toute justice, les ayant faits sensibles, ne les a pas faits pour souffrir ; et que , n'ayant point abusé de leur liberté sur la terre , ils n'ont pas trompé leur destination par leur faute : ils ont souffert pourtant dans cette vie , ils seront donc dédommagés dans une autre. Ce sentiment est moins fondé sur le mérite de l'homme que sur la notion de bonté qui me semble inséparable de l'essence divine. Je ne fais que supposer les lois de Tordre observées , et Dieu constant à lui-même, (i)

Ne me demandez pas non plus si les tourmens des méchans seront éternels , et s'il est de la bonté de l'auteur de leur être de les condamner à souffrir toujours ; je l'ignore encore , et n'ai point la vaine curiosité d'éclaircir des questions inutiles. Que m'importe ce que deviendront les méchans ? Je prends peu d'intérêt à leur sort. Toutefois j'ai peine à croire qu'ils soient condamnés à des tourmens sans fin. Si la suprême Justice se venge , elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs, ô nations! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à " ■ ■■ ■ .1 III .111 ■ I i^

{*) Non pas pour nous, non pas pour nous, Seignenr, Mais pour ton nom , mais pour ton propre honneur» O Dieu ! fais-nons revivre !

Fs. II S.

punir les crimes c|ui les ont attirés. C'est dans vos cœurs insatiables, rongés d'envie , d'avarice et d'ambition , qu'au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu'est - il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie? il est dès celle-ci dans le cœur des médians.

Où finissent nos besoins périssables , où cessent nos désirs insensés , doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seroient-ils susceptibles? N'ayant besoin de rien, pourquoi seroient-ils méchans? Si y destitués de nos sens grossiers, tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres, ils ne sauroient vouloir que le bien ; et quiconque cesse d'être méchant peut-il être à jamais misérable? Voilà ce que j'ai du penchant à croire , sans prendre peine à me décider là-dessus. O Être clément et bon ! quels que soient tes décrets , je les adore : si tu punis éternellement les méchans, j'anéantis ma foible raison devant ta justice; mais si les remords de ces infortunés doivent s'éteindre avec le temps , si leurs maux doivent finir , et si la même paix nous attend tous également un jour, je t'en loue. Le méchant n'est-il pas mon frère? Combien de fois j'ai été tenté de lui ressembler! Que, délivré de sa misère , il perde aussi la malignité qui l'accompagne; qu'il soit heureux ainsi, que moi : loin d'exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu'ajouter au mien.

C'est ainsi que , contemplant Dieu dans ses œuvres^

et rétudiant par ceux de ses attributs qu'il m'importoit de connoître , je suis parvenu à étendre et augmenter par degrés Tidée, d*abord imparfaite et bornée , que je me faisois de cet être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. A mesure que j'approche en esprit de leternelle lumière, son éclat m'éblouit, me trouble, et je suis forcé d'abandonner toutes les notions terres* très qui m'aidoient à Timaginer. Dieu n'est plus corporel et sensible ; la suprême intelligence qui régit le monde n'est plus le monde même : j'élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence inconcevable. Quand je pense que c'est elle qui donne la vie et l'activité à la substance vivante et active qui régit les corps animés; quand j'entends dire que mon âme est spirituelle et que Dieu est un esprit , je m'indigne contre cet aviUssement de l'essence divine; comme si Dieu et mon âme étoient de même nature ! comme si Dieu n'étoit pas le seul être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l'activité, la volonté, la liberté , l'être ! Nous ne sommes libres que parce qu'il veut que nous le soyons, et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S'il a créé la matière, les corps , les esprits, le monde, je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée; je la crois autant que je la

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