LIVRE IT
puis concevoir : mais je sais qu'il a formé Tunivers et tout ce qui existe, qu'il a tout fait, tout ordonné. Dieu est étemel , sans doute ; mais mon esprit peut-il embrasser Tidée de l'éternité? Pourquoi me payer de mots sans idée? Ce que je conçois , c'est qu'il est avant les choses , qu'il sera tant qu'elles subsisteront , et qu'il seroit même au-delà , si tout devoit finir un jour. Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres, cela n'est qu'obscur et incompréhensible ; mais que l'être et le néant se convertissent d'eux-mêmes l'un dans l'autre , c'est une contradiction palpable , c'est une claire absurdité.
Dieu est intelligent; mais comment l'est- il? L'homme est intelligent quand il raisonne, et la suprême Intelligence n'a pas besoin de raisonner; il n'y a pour elle ni prémisses ni conséquences , il n'y a pas même de proposition ; elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée , comme tous les lieux un seul point , et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens , la puissance divine agit par elle-même. Dieu peut parce qu'il veut ; sa volonté jfiait son pouvoir. Dieu est bon , rien n'est plus manifeste : mais la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables , et la bonté de Dieu est l'amour de l'ordre; car c'est par l'ordre qu'il maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste ; j'en suis convaincu , c'est une
suite de sa bonté : l'injustice des hommes est leur œuvre et non pas la sienne : le désordre moral, qui dépose contre la Providence aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de Thomme est de rendre à chacun ce qui lui appartient , et la justice de Dieu , de demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné.
Que si je viens à découvrir sucessivement ces at* tributs^ dont je n'ai nulle idée absolue , c'est par des conséquences forcées, c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les comprendre, et, dans le fond , c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire, Dieu est ainsi , je le sens , je me le prouve ; je n'en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.
Enfin, plus je m'efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je Tadore. Je m'humilie , et lui dis : Être des êtres , je suis parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esprit, c'est le chamie de ma foiblesse , de me sentir accablé de ta grandeur.
Après avoir ainsi , de l'impression des objets sensibles et du sentiment intérieur qui me porte à juger des causes selon mes lumières naturelles , déduit les principales vérités qu'il m'importoit de connoître, il me reste à chercher quelles maximes j'en dois tirer pour ma conduite , et quelles règles je dois