LIVRE IV
me prescrire pour remplir ma destination sur la terre, selon Tintention de celui qui m'y a placé. En suivant toujours ma méthode, je ne tire point ces règles des principes d'une haute philosophie , mais je les trouve au fond de mon cœur , écrites par la nature en caractères inefïaçables. Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien , tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tous les casuistes est la conscience; et ce n'est que quand on marchande avec elle qu'on a recours aux subtilités du raisonnement. Le premier de tous les soins est celui de soi-même : cependant combien de fois la voix intérieure nous dit qu'en faisant notre bien aux dépens d'autrui nous faisons mal ! Nous croyons suivre l'impulsion de la nature, et nous lui résistons; en écoutant ce qu'elle dit à nos sens, nous méprisons ce qu'elle dit à nos cœurs : l'être actif obéit, l'être passif commande. La conscience est la voix de l'âme, les passions sont la voix du corps. Est-il étonnant que souvent ces deux langages se contredisent ? et alors lequel faut-il écouter ? Trop souvent la raison nous trompe , nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser : mais la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l'homme ; elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps (1); qui la suit obéit à la nature, et ne craint
(i) La philosophie moderne » qui n'admet que ce qu'elle explique , n'a garde d'admettre cette obscure faculté appelée instinct,
6o EMILE.
point de s'égarer. Ce point est important, pour^ suivit mon bienfaiteur, voyant que j'allois Tinter-* rompre : souffrez que je m'arrête un peu plus à leclaircir.
Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mêmes. S'il est vrai
qui paroit guider, sans tncnne connoissance acquise, les animaux "fers quelque fin. L'instinct , selon Tun de nos plus sages philo« sophes, n'est qu'une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant; et, de la manière dont il explique ce progrès, on doit conclure que les en£uis réfléchissent plus que les hommes | paradoxe assez étrange pour valoir la peine d'être examiné. Sans entrer ici dans cette discussion , je demande quel nom je dois donr ner à l'ardeur avec laquelle mon chien fait la guerre aux taupes qu'il ne mange point, à la patience avec laquelle il les gnette quelr quefois des heures entières, et à l'habileté avec laquelle il les saisit, les jette hors terre au moment qu'elles poussent, et les tue ensuite pour les laisser là , sans que jamais personne Fait dressé à cette ohasse et lui ait appris qu'il y ayoit là des taupes. Je demande en^ core , et ceci est plus important , pourquoi , la première fois que j'ai menacé ce même chien, il s'est jeté le dos contre terre, les pâtes repliées, dans une attitude suppliante et la plus propre à me toucher; posture dane laquelle il se fut bien gardé de rester, si, sana me laisser fléchir, je l'eusse battu dans cet état. Quoi! mon chien, tout petit encore et ne faisant presque que de naître, ayoît-il acquis déjà des idées morales ? sayoit-il ce que c'étoit que clémence et générosité ? sur quelles lumières acquises espëroit-il m'apaiser en s'abondonnant ainsi à ma discrétion ? Tous les chiens du monde font à peu près la même chose dans le même cas, et je ne dis rien ici que chacun ne puisse vérifier. Que les philosophes, qui rejettent si dédaigneusement l'instinct, yeulent bien expliquer ce fait par le seul jeu des sensations et des connoissances qu'elles nous font acquérir ; qu'ils l'expliquent d'une manière satisfaisante pour tout homme sensé ; alors je n'aurai plus rien à dire , et je ne parlerai plus d'instinct.