LIVRE IV. 6l
que le bien soit bien, il doit l'être a u fond de nos cœurs comme dans nos œuvres ; et le premier prix de la justice est de sentir qu'on la pratique. Si la bonté morale est conforme à notre nature, l'homme ne sauroit être sain d'esprit ni bien constitué, qu'autant qu'il est bon. Si elle ne Test pas, et que l'homme soit méchant naturellement, il ne peut cesser de l'être sans se corrompre, et la bonté n'est en lui qu'un vice contre nature. Fait pour nuire à ses semblables comme le loup pour égorger sa proie, un homme humain seroit un animal aussi dépravé qu'un loup pitoyable; et la vertu seule nous laisseroit des remords.
Rentrons en nous-mêmes, ô mon jeune ami! examinons , tout intérêt personnel à part , à quoi nos penchans nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus , celui des tourmens ou du bonheur d'autrui ? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait , d'un acte de bien&isance ou d'un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes? Tout nous est indifférent, disent-ils, hors notre intérêt : et, tout au contraire, les douceurs de l'amitié , de l'humanité , nous consolent dans nos peines; et, même dans nos plaisirs , nous serions trop seuls, trop misérables , si nous n'avions avec qui les partager. S'il n'y a rien de moral dans
le cœur de rhomme, d'où ]ui viennent donc ces transports d'admiration pour les actions héroïques y ces ravissemens d'amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu , quel i*apport a-t-il avec notre intérêt privé? Pourquoi voudrois-je être Gaton qui déchire ses entrailles , plutôt que César triomphant? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffe dans son âme étroite ces sentimens délicieux; celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui , vient à bout de n'aimer que luimême, n'a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie , un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux, il ne jouit plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne vit plus; il est déjà mort.
Mais, quel que soit le nombre des méchans sur la terre , il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles , hors leur intérêt , à tout ce qui est juste et bon. L'iniquité ne plaît qu'autant qu'on en profite;, dans tout le reste on veut que l'innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur un chemin quelque acte de violence et d'injustice ; à l'instant un mouvement de colère et d'indignation s'élève au fond du cœur , et nous porte à prendre la défense de l'opprimé : mais un devoir plus puissant nous retient , et les lois nous ôtent le droit de protéger l'innocence. Au contraire , si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration,