‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 28 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

tjuel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas , J'en voudrois avoir fait autant? Il nous importe sûrement fort peu qu'un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans; et cependant le même intérêt nous affecte dans Fhistoire ancienne, que si tout cela s'étoit passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Gatilina? ai-je peur d'être' sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s'il étoit mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchans parce qu'ils nous nuisent ^ mais parce qu'ils sont méchans. Non-seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d'autrui; et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre , il l'augmente. Enfin l'on a , malgré soi , pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauroient perdre tout-à-fait ce penchant; souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passans couvre encore la nudité du pauvre; et le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance.

On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés et les met si souvent en évidence. Hélas! qui de nous n'entendit jamais cette importune voix? On parle par expérience ; et l'on voudroit étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. Obéissons à la nature , nous connoîtrons avec quelle douceur elle règne, et quel charme on trouve , après l'avoir écoutée , à se rendre

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un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et se fuit; il s^égaie en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des yeux inquiets , et cherche un objet qui Tamuse ; sans la satire amère , sans la raillerie insultante, il seroit toujours triste; le ris moqueur est son seul plaisir. Au contraire , la sérénité du juste est intérieure ; son ris n'est point de malignité, mais de joie : il en porte la source en luimême ; il est aussi gai seul qu'au milieu d'un cercle ; il ne tire pas son contentement de ceux qui l'approchent , il le leur communique.

Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires; parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères , vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté , partout les mêmes principes de morale, partout les mêmes notions du bien et du mal. L'ancien paganisme enfanta des dieux abominables, qu'on eût pimis ici-bas comme des scélérats, et qui n'offroient pour tableau du bonheur suprême que des forfaits à commettre et des passions à contenter. Mais le vice, armé d'une autorité sacrée , descendoit en vain du séjour étemel, l'instinct moral le repoussoit du cœur des humains. En célébrant les débauches de Jupiter on admiroit la continence de Xénocrate ; la chaste Lucrèce adoroit l'impudique Vénus ; l'intrépide Romain sacriBoit à la Peur ; il invoquoit le dieu qui mutila son père, et mouroit sans murmure de la main

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