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du sien. Les plus méprisables divinités furent servies par les plus grands hommes. La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisoit respecter sur la terre , et sembloit reléguer dans le ciel le crime avec les coupables.
Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu , sur lequel , malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises; et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.
Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation! s'écrient-ils tous de con«eert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience , et nous ne jugeons d'au* cune chose que sur des idées acquises. Us font plus ; cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter; et, contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls; comme si tous les penchans de la nature étoient anéantisparla dépravation d'un peuple , et que, sitôt qu'il est des monstres , l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourmens qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice (*)?
(*) Voyez tout le chapitre aa du Livre premier. On y remarque ce passage : « Les loix de la conscience, que nous disons uaistre de • nature , naissent de la coostume : chacun ayant en yenèratiou IX. 5
Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs Fautorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres? Quelques usages incertains et bizarres , fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues , détruiront-ils Tinduction générale tirée du concoui^ de tous les peuples , opposés en tout le reste , et d'accord sur ce seul point? O Montaigne! toi qui te piques de franchise et de vérité , sois sincère et vrai , ^ un philosophe peut Tétre , et dis moi s'il est quelque pays sur la terre oii ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux; oîi l'homme de bien soit méprisable , et le perfide honoré.
Chacun, dit-on, concourt au bien public pour •son intérêt Mais d'où vient donc que le juste y concourt à son préjudice? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérêt? Sans doute nul n'agit que pour son bien ; mais , s'il n'est un bien moral dont il faut tenir compte, on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchans : il est même à croire qu'on ne tentera point d'aller plus loin. Ce seroit une trop abominable philosophie que celle où l'on seroit embarrassé des actions vertueuses ; où l'on ne pourroit se tirer d'affaire qu'en leur controuvant des intentions basses et des motifs sans vertu ; où l'on seroit forcé d'avilir Socrate et de calomnier Régulus.
» interne les opinions et mœurs approuTees et reçues autour de » luy, ne s'en peut desprendre sans remors, ny s'y appliquer sans » applaudissement. »
Si jamais de pareilles doctrines pouvoient germer parmi nous , la voix de la nature y ainsi que celle de la raison , s'élèveroient incessamment contre elles , et ne laisseroient jamais à un seul de leurs partisans Fexcuse de Tétre de bonne foi.
Mon dessein n'est pas d'entrer ici dans des discus* siens métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulois pas philosopher avec vous , 'mais vous aider à consulter votre cœur. Quand tous les philosophes du monde prouveroient que j'ai tort, si vous sentez que j'ai raison , je n'en veux pas davantage.
Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentimens naturels; car nous sentons nécessairement avant de connoître ; et comme nous n'apprenons point à vouloir notre bien et à fîiir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l'amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugemens , mais des sentimens : quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentimens qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c'est par eux seuls que nous connoissons la convenance ou disconyenance qui existe entre nous et les choses que nous devons rechercher ou fuir.
Exister pour nous, c'est sentir; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence,
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et nous avons eu des sentimens avant des idées (i). Quelle que soit la cause de notre être , elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentimens convenables à notre nature ; et Ton ne sauroit nier qu'au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentimens, quant à l'individu , sont Tamour de soi , la crainte de la douleur, Thorreur de la mort, le désir du bienêtre. Mais si , comme on n'en peut douter, l'homme est sociable par sa nature , ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentimens innés , relatifs à son espèce ; car , à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disper* ser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c'est du système moral formé par ce double rapport à soimême et à ses semblables que naît l'impulsion de la conscience. Connoitre le bien, ce n'est pas l'aimer; l'homme n'en a pas la connoissance innée : mais sitôt que sa raison le lui fait connoitre, sa conscience le porte à l'aimer; c'est ce sentiment qui est inné.
Je ne crois donc pas , mon ami , qu'il soit impossible d'expliquer par des conséquences de notre
(i) A certains égards les idées sont des sentimens et les sentimens sont des idées. Les deux noms conriennent à toute perception qui nous occupe et de son objet, et de nous-mêmes qui en sommes affectés : il n*y a que Tordre de cette affection qui détermine le nom qui lui convient. Lorsque, premièrement occupés de l'objet, nous ne pensons à nous que par réflexion, c'est une idée; an contraire, quand l'impression reçue excite notre première attention, et que nous ne pensons que par réflexion à l'c^jet qui la cause, c'est ui^ sentiment.