LIVRE IV. 'jî
de bon que les plaisirs des sens. O quand on a une fois perdu le goût des plaisirs de Tâme, qu'il est difficile de le reprendre ! Qu'il est plus difficile encore de le prendre quand on ne Ta jamais eu! S'il existoit un homme assez misérable pour n'avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendit content de luimême et bien aise d'avoir vécu , cet homme seroit incapable de jamais se connoître; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature , il resteroit méchant par force et seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu'il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé pour n'avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire? Cette tentation est si naturelle et si douce, qu'il est impossible de lui résister toujours ; et le souvenir du plaisir qu'elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d'abord pénible à satisfaire ; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur; la fausse prudence le resserre dans les bornes du /7io/ humain ; il faut mille efforts de courage pour oser les franchir. Se plaire à bien faire est le prix d'avoir bien fait , et ce prix ne s'obtient qu'après l'avoir mérité. Rien n'est plus aimable que la vertu ; mais il en faut jouir pour la trouver telle. Quand on la veut embrasser ) semblable au Protée de la fable , elle prend d'abord mille formes effrayantes, et ne se montre enfin sous la sienne qu'à ceux qui n'ont point lâché prise.
Combattu sans cesse par mes sentimens naturels
Gbogle
^a EMILE.
qui parloient pour Tintérêt comiilun , et par ma raison qui rapportoit tout à moi , j'aurois flotté toute ma vie dans cette continuelle alternative , faisant le mal , aimant le bien , et toujours contraire à moi- • même , si de nouvelles lumières n'eussent éclairé mon cœur, si la vérité, qui fixa mes opinions, n'eût encore assuré ma conduite et ne m'eût mis d'accord avec moi. On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule , quelle solide base peut-on lui donner? La vertu , disent -ils, est l'amour de l'ordre. Mais cet amour peut-il donc et doit-il l'emporter en moi sur celui de mon bien-être? Qu'ils me donnent une raison claire et suffisante pour le préférer. Dans le fond leur prétendu principe est un pur jeu de mots; car je dis aussi , moi , que le vice est l'amour de l'ordre , pris dans un sens différent. U y a quelque ordre moral partout où il y a sentiment et intelligence. La différence est que le bon s'ordonne par rapport au tout, et que le méchant ordonne le tout par rapport à lui. Celui-ci se fait le centre de toutes choses; l'autre mesure son rayon et se tient à la circonférence. Alors il est ordonné par rapport au centre commun , qui est Dieu , et par rapport à tous les cercles concentriques , qui sont les créatures. Si la Divinité n'est pas, il n'y a que le méchant qui raisonne , le bon n'est qu'un insensé.
O mon enfant! puissiez -vous sentir un jour de quel poids on est soulagé, quand ^ après avoir épuisé la vanité des opinions humaines et goûté l'amertume