‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 32 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

des passions , on trouve enfin si près de soi la route de la sagesse, le prix des travaux de cette vie, et la source du bonheur dont on a désespéré ! Tous les devoirs de la. loi naturelle , presque effacés de mon cœur par l'injustice des hommes , s'y retracent au nom de rétemelle justice , qui me les impose et qui me les voit remplir. Je ne sens plus en moi que l'ouvrage et l'instrument du grand Être qui veut le bien , qui le fait , qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté : j'acquiesce à l'ordre qu'il établit , sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien ? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu'elle est passagère et qu'elle vient d'un corps qui n'est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin , je sais qu'elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice , je me dis : L'Être juste qui régit tout saura bien m'en dédommager : les besoins de mon corps, les misères de ma vie, me rendent ridée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens He moins à rompre quand il faudra tout quitter.

Pourquoi mon âme est-elle soumise à mes sens et enchaînée à ce corps qui l'asservit et la gêne ? Je n'en sais rien : suis-je entré dans les décrets de Dieu ? Mais je puis , sans témérité , former de modestes

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conjectures. Je me dis : Si l'esprit de rhommè fut resté Kbre et pur, quel mérite auroit-il d'aimer et suivre l'ordre qu'il verroit établi et qu'il n'auroit nul intérêt à troubler ? Il seroit heureux, il est vrai ; mais il manqueroit à son bonheur le degré le plus sublime, la gloire de la vertu et le bon témoignage de soi ; il ne seroit que comme les anges , et sans doute l'homme vertueux sera plus qu'eux. Unie à un corps mortel par des liens non moins puissans qu'incompréhensibles , le soin de la conservation de ce corps excite l'âme à rapporter tout à lui , etlui donne un intérêt contraire à l'ordre général, qu'elle est pourtant capable de voir et d'aimer ; c'est alors que le bon usage de sa liberté devient à la fois le mérite et la récompense , et qu'elle se prépare un bonheur inaltérable , en combattant ses passions terrestres et se maintenant dans sa première volonté.

Que si même, dans l'état d'abaissement ob nous sommes durant cette vie , tous nos premiers penchans sont légitimes , si tous nos vices nous viennent de nous, pourquoi nous plaignons-nous d'être subjugués par eux? pourquoi reprochons -nous à l'auteur des choses les maux que nous nous faisons et les ennemis que nous armons contre nous-mêmes? Ah! ne gâtons point l'homme; il sera toujours bon sans peine, et toujours heureux sans remords. Les coupables qui se disent forcés au crime sont aussi menteurs que méchans : comment ne voient-ils point que la foiblesse dont ils se plaignent est leur propre

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