LIVRE IV
Fa dit? Mon pasteur, qui le sait bien. Mon pasteur me dit d'ainsi croire , et ainsi je crois ; il m'assure que tolis ceux qui disent autrement que lui mentent, et je ne les écoute pas.
Quoi ! pensois-je , la vérité n'est-elle pas une ? et ce qui est vrai chez moi peut-il être faux chez vous ? Si la méthode de celui qui suit la bonne route et celle de celui qui s'égare est la même , quel mérite ou quel tort a l'un de plus que l'autre? Leur choix est l'efFet du hasard ; le leur imputer est iniquité , c'est récompenser ou punir pour être né dans tel ou dans tel pays. Oser dire que Dieu nous juge ainsi j c'est outrager sa justice.
Ou toutes les religions sont bonnes et agréables à Dieu y ou , s'il en est une qu'il prescrive aux hom-
> dles sont , quoi qu'on die , tenues par mains et moyens hu* » mains; tesmoin premièrement la manière que les religions ont été » reçues au monde et sont encore tous les jours par les particuliers : » la nation , le pays , le lieu , donne la religion : Ton est de celle
> que le lieu auquel on est né et éle^é tient : nous sommes cir- » concis , baptisés , juifs , mahométans , chrétiens , ayant que nous » sachions que nous sommes hommes : la religion n*est pas de notre » choix et élection ; tesmoin , après, la yie et les mceurs si mal accor*
> dantes avec la religion ; tesmoin que par occasions humaines et
> bien légères, Ton va contre la teneur de sa religion. » Cuàbroit» de la Sagesse, Liy. ii, chap. 5, p. 357, édit. de Bordeaux, 1601.
n y a grande apparence que la siricère profession de foi du vertueux théologal de Condom n'eût pas été fort différente de celle du vicaire savoyard. {*)
{*) Avant Charron, Montaigne aToit développé la même pensée, et avoit dit dans le même sens : « Nous tommes chrestiens à mesme tiltre que nous » tommes Ptrigordiens ou Allemands. » Lit. n, chap. X7.
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mes , et qu'il les punisse de méconnoître , il lui a donné des signes certains et manifestes pour être distinguée et connue pour la seule véritable : ces signes sont de tous les temps et de tous les lieux , également sensibles à tous les hommes grands et petits , savans et ignorans , Européens , Indiens , Africains , Sauvages. S'il étoit une religion sur la terrç hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle , et qu'en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n'eût pas été frappé de son évidence , le Dieu de cette religion seroit le plus inique et le plus cruel des tyrans.
Cherchons-nous donc sincèrement la vérité , ne donnons rien au droit de la naissance et à l'autorité des pères et des pasteurs , mais rappelons à l'examen de la conscience et de la raison tout ce qu'ils nous ont appris dès notre enfance. Ils ont beau me crier : Soumets ta raison ; autant m*en peut dire celui qui me trompe : il me faut des raisons pour soumettra ma raison.
Toute la théologie que je puis acquérir de moimême par l'inspection de l'univers , et par le bon usage de mes facultés , se borne à ce que je vous ai ci-devant expliqué. Pour en savoir davantage, il fout recourir à des moyens extraordinaires. Ces moyens ne sauroient être l'autorité des hommes; car, nul homme n'étant d'une autre espèce que moi, tout ce qu'un homme connoit naturellement je puis aussi le connoître, et un autre homme peut se tromper