‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 4 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

» fortuné de cette mort morale dont il ëtoit si près , » il commença par réveiller en lui Tamour-propre » et Testime de soi-même : il lui montroit un avenir » plus heureux dans le bon emploi de ses talens; il }> ranimoit dans son cœur upe ardeur généreuse par » le récit des belles actions d'autrui; en lui faisant » admirer ceux qui les avoient faites , il lui rendoit » le désir d'en faire de semblables. Pour le détacher » insensiblement de sa vie oisive et vagabonde , il » lui faisoit faire des extraits de livres choisis ; et , » feignant d^avoir besoin de ces extraits, il nour- » rissoit en lui le noble sentiment de la reconnois- » sance. Il Tinstruisoit indirectement par ces livres ; x) il lui faisoit reprendre assez bonne opinion de lui- D même pour ne pas se croire un être inutile à tout 3> bien , et pour ne vouloir plus se rendre méprisable » à ses propres yeux.

» Une bagatelle fera juger de l'art qu'employoit x> cet homme bienfaisant pour élever insensiblement » le cœur de son disciple au-dessus de la bassesse , » sans paroître songer à son instruction. L'ecclésias- » tique avoit une probité si bien reconnue et un » discernement si sûr, que plusieurs personnes ai- » moient mieux faire passer leurs aumônes par ses y> mains que par celles des riches curés des villes. Un 3> jour qu'on lui avoit donné quelque argent à distri- » buer aux pauvres , le jeune homme eut , à ce titre , y> la lâcheté de lui en demander. Non , dit-il , nous » sommes frères , vous m'appartenez , et je ne dois

» pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite D il lui donna de son propre argent autant qu'il en » avoit demandé. Des leçons de cette espèce sont » rarement perdues dans le cœur des jeunes gens qui » ne sont pas tout-à-fait corrompus.

» Je me lasse de parler en tierce persoûtie , -et c'est 3» un soin fort superflu ; car tous sentez bien , cher j> concitoyen , que ce malheureux fugitif c'est moi* y> même : je me crois assez loin des désordres de ma » jeunesse pour oser les avouer; et la main qui m'en

9 tira mérite bien qu'aux dépens d'un peu de honte D j e rende au moins quelque honneur à ses bienfaits.

D Ce qui me frappoit le plus étoit de voir, dans la » vie privée de mon digne maître , la vertu sans hypo- » crisie , l'humanité sans foiblesse , des discours tou- » jours droits et simples, et une conduite toujours » conforme à ces discours. Je ne le voyois point s'in* » quiéter si ceux qu'il aidoit alloient à vêpres, s'ils » se confessoient souvent, s'ils jeûnoient les jours » prescrits, s'ils faisoient maigre, ni leur imposer » d'autres conditions semblables , sans lesquelles , » dût-on mourir de misère, on n'a nulle assistance à » espérer des dévots.

» Encouragé par ces observations, loin d'étaler d moi-même à ses yeux le zèle affecté d'un nouveau » converti , je ne lui cachois point trop mes manières p de penser , et ne l'en voyois pas plus scandalisé. » Quelquefois j'aurois pu me dire : Il me passe mon » indifférence pour le culte que j'ai embrassé en fa-

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