IX
C)8 lÈMILE.
cela est fort difTérent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font Tesprit de sa croyance , et qu'il y faut joindre pour en juger.
Combien de grands peuples n'impriment point de livres et ne lisent pas les nôtres ! Comment jugerontils de nos opinions? comment jugérons-nous des leurs? Nous les raillons, ils nous méprisent; et, si nos Voyageurs les tournent en ridicule , il ne leur manque pour nous le rendre que de voyager parmi nous. Dans quel pays n'y a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi , d'honnêtes gens , amis de la vérité , qui , pour la professer , ne cherchent qu'à la connoitre ? Cependant chacun la voit dans son culte , et trouve absurdes les cultes des autres nations : donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagans qu'ils nous semblent , ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.
Nous avons trois principales religions en Europe. L'une admet une seule révélation , l'autre en admet deux, l'autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les deux autres ; les accuse d'aveuglement , d'endurcissement, d'opiniâtreté , de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, s'il n'a premièrement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons ? Celle qui n'admet qu'une révélation est la plus ancienne , et paroît la plus sûre ; celle qui en admet trois est la plus moderne , et paroît la plus conséquente; celle qui en admet deux, et rejette
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la troisième, petit bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle; Tinconséquence saute aux yeux.
Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en. des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Jui6 n'entendent plus Thébreu, les Chrétiens n'entendent ni l'hébreu ni le grec ; les Turcs ni les Persans n'entendent point l'arabe ; et les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une manière bien simple d'instruire les hommes, de leur parler toujours une langue qu'ils n'entendent point! On traduit ces livres, dira-t-on. Belle réponse! Qui m'assurera que ces livres sont fidèlement traduits , qu'il est même possible qu'ils le soient ? et quand Dieu fait tant que de parler aux hommes , pourquoi faut-il qu'il ait besoin d'interprète ?
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres , et que celui qui n'est à portée ni de ces livres ni des gens qui les entendent soit puni d'une ignorance involontaire. Toujours des livres ! quelle manie ! Parce que l'Europe est pleine de livres , les Européens les regardent comme indispensables , sans songer que , sur les trois quarts de la terre , on n'en a jamais vu. Tous les livres n'ont-ils pas été écrits par des hommes? Comment donc l'homme en auroit-il besoin pour connoitre ses devoirs? et quels moyens avoit-il de les connoitre avant que ces livres fussent
faits? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de l'auloritë de rÉglise; mais que gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi gratid appareil de preuves pour établir cette autorité , qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine? L'Église décide que l'Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée ! Sortez de là, vous rentrez dans toutes nos discussions.
Connoissez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine d'examiner avec soin ce que le judaïsme allègue contre eux ? Si quelques«uns en ont vu quelque chose , c'est dans les livres des chrétiens. Bonne manière de s'instruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire ? Si quelqu'un osoit pu* blier parmi nous des livres où l'on favoriseroit ouvertement le judaïsme (a), nous punirions l'auteur, l'éditeur, le libraire. Cette police est commode et sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n'osent parler, (i)
(a) Vae des Uçres oh l'on mffîrmeroU, ùk l'on $' efforceront de
prouver que Jésus» Christ n 'est pas U Messie, — Ce membre de phrtse est en effet dans le manuscrit autographe , mais il y est raturé de la main de Tauteur, qui a écrit au-dessus ce qu*il y a substitué, et qui est dans toutes les éditions. L'éditeur de 1801 a, de sa propre autorité, rétabli la rature et supprimé ce qui la remplace.
(i) Entre mille faits connus en Toici on qui n'a pas besoin decommentaire. Dans le seizième siècle , les théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les )îyTe% des Juifs , sans distinction»