‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 46 sur 233 · LIVRE IV. lo · texte numérisé non relu

LIVRE IV. lo

sent que comme des intrigans rusés , venus avec un zèle hypocrite pour s'emparer doucement de l'empire ? Vont-ils dans les harem des princes de TAsie annoncer l'Évangile à des milliers de pauvres esclaves? Qu'ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu'aucun missionnaire ne puisse leur prêcher la foi ? Iront- elles toutes en enfer pour avoir été recluses ?

Quand il seroit vrai que l'Évangile est annoncé par toute la terre, qu'y gagneroit-on? La veille du jour que le premier missionnaire est arrivé dans un pays il y est sûrement mort quelqu'un qui n'a pu l'entendre. Or , dites-moi ce que nous ferons de ce quelqu'un -là? N'y eût-il dans tout l'univers qu'un seul homme à qui l'on n'auroit jamais prêché Jésus- Christ, l'objection seroit aussi forte pour ce seul homme que pour le quart du genre humain.

Quand les ministres de l'Évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés , que leur ont-ils dit qu'on pût raisonnablement admettre sur leur parole, et qui ne demandât pas la plus exacte vérification? Vous m'annoncez un Dieu né et mort , il y a deux mille ans , à l'autre extrémité du monde , dans je ne sais quelle petite ville , et vous me dites que tous ceux qui n'auront point cru à ce mystère seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vite sur la seule autorité d'un homme que je ne connois point ! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les événemens dont il vouloit

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m'obliger d être instruit ? Est-ce un crime d'ignorer ce qui se passe aux antipodes ? Puis-je deviner qu'il y a eu dans un autre hémisphère un peuple hébreu et une ville de Jérusalem? Autant vaudroit m'obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l'apprendre; mais pourquoi n'étesvous pas venu lapprendre à mon père? ou pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n'en avoir jamais rien su? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui étoit si bon, si bienfaisant, et qui ne cherchoit que la vérité? Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place : voyez si je dois , sur votre seul témoignage , croire toutes les choses incroyables que vous me dites, et concilier tant d'injustices avec le Dieu juste que vous m'annoncez. Laissez-moi, de grâce , aller voir ce pays lointain où s'opérèrent tant de merveilles inouïes dans celui-ci (a) ; que j'aille savoir pourquoi les habitans de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Us ne l'ont pas, ditesvous, reconnu pour Dieu, Que ferai-je donc, moi qui n'en ai jamais entendu parler que par vous ? Vous ajoutez qu'ils ont été punis, dispersés, opprimés,

(a) Vah aller voir ce merveilleux pays où les vierges accouchent,

où les dieux naissent, mangent, souffrent et meurent; que J'aille,,,. — Même observation sur cette yariante que tor celle qu'on a Tiie cideyant, page loo. Elle existe en effet dans le manuscrit autographe, mais ratm^ par Tauteur, qui l'a remplacée par une leçon nouYelle, telle qu'elle est ici , et telle qu'elle se trouve dans toutes les éditions antérieures à celle de 1801.

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